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  • Accès : depuis le bas de la ville, place de l'église monolithe prendre la rue du Thau et monter l’escalier près de la librairie ancienne, le balcon se trouve à son sommet sur la droite. Depuis le haut, suivre la rue Guadet jusqu’à son milieu, le balcon est après la rue du Marché, près du grand escalier.

Au début du siècle, il y avait à l’emplacement de cette terrasse un petit appentis qui servait de remise au tonnelier de Saint-Emilion, Bertin-Roulleau. Lorsque l’appentis fut rasé, l’esplanade donnait sur le vide et on plaça une rampe en fer forgé par sécurité. Nous sommes en 1927 et justement à cette époque Maurice Duprat, directeur de l’école communale de garçons de Saint-Emilion, se passionne pour l’art du blason.

Une partie de la rue Guadet et le grand escalier Sur cette photo du début du XXe siècle, on distingue l'escalier et l'appentis sur lequel deux grosses barriques sont suspendues

Le directeur d’école et l’archiviste

Maurice Duprat aime Saint-Emilion et ses secrets. Aussi, pendant ses heures de loisirs, se passionne-t-il pour les codes secrets disséminés dans la ville : il étudie les armes du Chapitre, les signes des Ursulines, les symboles des frères Prêcheurs ou Dominicains ainsi que plusieurs sceaux de la cité et publie le fruit de ses recherches dans la Revue historique de Bordeaux et du département de la Gironde[1]. Au terme de son étude, Maurice Duprat constate que la cité elle-même n’a plus de blason certain et officiel. Animé d’un sain enthousiasme, il se met en contact avec le baron Jacques Meurgey de Tupigny, archiviste paléographe parisien et chevalier de Malte. Ensemble, ils travaillent à la conception d’un blason et lorsqu’ils présentent leur projet final à la municipalité, celle-ci, conquise, l’adopte aussitôt. Saint-Emilion a retrouvé ses armes, son blason est redoré et la liesse générale s’empare de la ville.

Toute la ville ? Non. En réalité, une poignée de Saint-Emilionnais grincent des dents et les feront grincer pendant longtemps. Quelques quarante années plus tard, Emile Prot signe un article critique dans la Revue historique et archéologique de Libourne[2]. Mais qu’est-ce qui dérange tant dans ce blason ?

La Querelle des armes

Voici la description technique officielle du blason reproduit ci-dessous :

« Coupé de France ancien à un saint Emilion à mi-corps vêtu et mitre d'or tenant une crosse du même et brochant sur le tout ; et de gueules au château donjonné de trois tours d'argent, maçonné de sable ; ouvert et ajouré du champ et accompagné à dextre de la lettre S, à senestre de la lettre E gothiques d'or. Couronne murale à cinq tours d'or. »

Et voici les points qui dérangent les érudits :

  • L’ermite est trop luxueusement habillé et il est affublé d’attributs qu’il n’a jamais arborés : mître, crosse, habits et le tout d’or.
  • Les fleurs-de-lys et le château dont la herse est levée en signe de reddition dérangent lorsqu’on connaît le passé anglo-gascon de la cité qui paya chèrement sa soumission à la France. Pour un Saint-Emilionnais qui connaît bien l’histoire de son pays, la Guyenne, l’anglais n’est pas un occupant mais un allié tandis que le français n’est pas un libérateur mais un ennemi.
  • La présence d’une couronne murale à cinq tours est difficile à justifier à moins de vouloir rappeler les fortifications de la ville par ses portes mais dans ce cas, il manque une sixième tour.

Emile Prot, qui occupe alors la place de correspondant de la Commission des Monuments historiques et de président honoraire du syndicat d’initiative, va faire pression pour que l’on « révise » les armoiries. Si Saint-Emilion veut s’inventer des armoiries, soit, mais alors que l’on fasse quelques nécessaires changements :

  • Que l’on vire les tours incongrues.
  • Que l’on gomme l’asservissement à la France (la porte à la herse levée) en rajoutant un léopard anglais rappelant le dominion anglais au dessus et un croissant au dessous pour rappeler le pacte secret qui unissait Saint-Emilion et d’autres cités à Bordeaux (le port de la lune). Ce pacte dit « des filleules » organisait la résistance des villes gasconnes contre les prétentions de la couronne française.
  • Profitons-en pour virer le « S » et le « E » de part et d’autre de la porte, surcharge inutile.
  • Et puis, de grâce, rhabillez-moi notre saint ermite de manière moins ostentatoire.

Emile Prot et ceux qui soutenaient son agacement furent entendus et le blason fut relooké tel que vous l’avez maintenant sous vos yeux.

Les armoiries originales et retravaillées Sur la gauche les armoiries originales de 1927, sur la droite la version "corrigée" de 1967.

Il n’en reste pas moins que ces armes sont fausses, simple invention du XXe siècle. Non seulement ce beau blason devant vous n’est pas très ancien, mais il est même très récent. Penchez-vous et regardez l’inscription adressée au docteur Grimal inscrite au revers au dessus de la grappe de vigne…

Mais alors que sont les vraies armoiries de la cité de Saint-Emilion ? On ne sait pas trop. Joseph Roman désigne un évêque debout pour les armoiries de la cité vers 1300, comme sur les armoiries de Montréal en 1354[3]. Emile Prot aurait préféré un Saint Ermite assis sur un banc de pierre, un livre à la main comme sur le certificat de bourgeoisie du 10 avril 1669 ou la délibération de la jurade du 3 août 1701[4]. Emilien Piganeau pense que du XVe au XVIIe siècle, les armoiries étaient les représentations que l’on retrouvait en plusieurs endroits de la ville.[5]. Elles auraient été d'azur à une porte de ville, entre deux tours crénelées, donjonnées de 3 tourelles de même, hersée et maçonnée de sable. C'est ainsi qu'on les voyait dans la verrière méridionale de la Collégiale, puis sur un panneau de ses stalles, sur une clef de voûte du bas-côté nord et sur la voûte du dernier étage de la tourelle du pensionnat de jeunes filles de la rue Guadet.

Pour un autre aspect de l'affaire du blason, voyez ce site.


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Notes

[1] Revue historique de Bordeaux et du département de la Gironde, XXème année, n° 5, novembre-décembre 1927, p. 261.

[2] Revue historique et archéologique de Libourne, Tome XXXVI, n° 130, 4° trimestre 1968, p. 115.

[3] Joseph Roman, Manuel de sigillographie française, p. 320.

[4] Revue H.A.L., n° 123 & 124

[5] Actes de la Société Archéologique de Bordeaux, XXIIe volume, 1897, p. XX.