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Les Meynot produisaient du vin depuis longue date comme en témoigne une longue ode en strophes libres par le poète breton Paul Desforges-Maillard (1699-1772). Cette charmante poésie, d'abord improvisée lors d’un défi d’après souper, fut publiée dans la prestigieuse revue du Mercure de France en décembre 1753. En voici une strophe :

Des bords de la Garonne, ô toi, l’honneur insigne !
Meynot, qui sur les mers fait passer jusqu’à nous
Le baume souverain, ce jus vermeil et doux,
Trésor dont s’enrichit ta vigne ;
Admire les effets qu’en mon coeur transporté
Ton Saint-Emilion enfante,
Quand ses flots pétillants bercent la volupté
Dans la fougère transparente
Qu’environne les ris, les jeux et la santé.

Pierre Berthomieu de Meynot (1754-1843) était fils d’un autre Pierre Berthomieu de Meynot, capitaine au régiment d’infanterie du Poitou, et de Pétronille Bouquey et, par cette alliance, oncle de Robert Bouquey. Il était aussi l’ami d’enfance d’Elie Guadet, le célèbre député Girondin à la Convention, et son témoin de mariage. Avant la Révolution, il était conseiller à la Cour des Aides de Bordeaux et demeurait rue Fossés des Tanneurs. Ayant perdu son père, il avait rejoint sa mère à Saint-Emilion et l’aidait dans l’exploitation des terres viticoles. Il prend la charge de juge de paix du canton et on trouve encore son nom inscrit à la loge de Franc-Maçonnerie de Saint-Emilion.

«Les Berthomieu constituent l'une des grandes familles de notables que l'on retrouve dans la Jurade et dans le Chapitre mais aussi dans l'administration, les professions libérales, la banque, le commerce des vins et la propriété foncière», écrit Henri enjalbert qui consacre plusieurs pages au précieux Livre de raison, journal d'un Berthomieu de Meynot où il consigne le quotidien de sa propriété viticole entre 1790 à 1793.[1].

Sous la Terreur, Robert Bouquey lui fit passer divers papiers écrits de la main des Girondins réfugiés dans les grottes, documents qu’il cacha dans le chai de son château de Fourney à Saint Pey d’Armens. Quelques uns de ces manuscrits n’ont jamais été retrouvés, d’autres furent détournés. Lorsque le Jacobin Louis-Augustin Guillaume Bosc d’Antic rentre d’Amérique, où il était Consul à New York, une de ses premières visites est pour la veuve d’Elie Guadet à Saint-Emilion. Elle y possédait encore une petite maison de campagne, la tour Sansonnet (près de la place Bouqueyre), qui avait échappé on ne sait comment à la confiscation des biens de la famille. C’est là que Bosc d’Antic rencontre Meynot ; les deux hommes se connaissaient déjà et Meynot lui confiera probablement à ce moment précis une partie des précieux manuscrits[2]. On retrouve plus tard la trace de ces manuscrits dans les papiers personnels de la veuve Louvet, autre proscrit Girondin traqué entre les murs de Saint-Emilion. L’autre partie a sans doute été découverte lors de fouilles entreprises par le terrible Julien, artisan de l’arrestation des Girondins.

Dans une lettre adressée au ministre de la police, Bosc d’Antic tente un coup de force pour obtenir la restitution du reste des mémoires : « Aujourd’hui la veuve de Louvet a des données qui font présumer que tous les manuscrits des réfugiés des caves de Saint-Émilion sont entre les mains des Comtes Vatard et le Cointre de Versailles, et elle a chargé le citoyen Bosc de réclamer l'intervention du Ministre de la Police générale pour en acquérir la preuve. »

Une autre lettre écrite par le proscrit Elie Guadet s’est retrouvée par erreur aux archives de la commission militaire de Bordeaux dans le dossier de Saint-Brice Guadet, frère d’Elie. En réalité, cette lettre datée du 10 août 1792 fut adressée à Meynot et non à Saint Brice comme on l’a longtemps cru. Meynot l’aura transmise à la famille Guadet lors d’une de ses visites à la maison des Grandes murailles lorsque que Jullien, ordonnant la fouille de la maison après l’arrestation d’Elie et ses compagnons, l’aura trouvée dans les papiers de Saint-Brice. Joseph Guadet en fait amplement usage dans son histoire des Girondins[3].

Louis Lussaud[4], indique que, durant sa proscription, « Guadet dut se borner à des lectures auxquelles fournissaient des emprunts à la bibliothèque de M. de Meynot, son ami. En avait-il fini d'un ouvrage, il renvoyait ces volumes à leur propriétaire, écrivant à une page convenue sa demande de nouveaux livres. » Vatel[5] démontre qu'un véritable club de lecture s'était organisé dans les caches de Saint-Emilion et que les demandes d'ouvrages étaient faites par code pour ne pas éveiller les soupçons qui auraient immanquablement trahi leur présence et fait prendre Meynot.

Exécution de Louis XVI Une guillotine fut installée à Libourne et Meynot y risqua sa tête. Tableau de Charles Benazech.

Meynot aura donc eu une attitude des plus risquées et courageuses durant ces temps troublés où de tels agissements étaient passibles de la guillotine sans procès. D’ailleurs, il s’en fallut de peu. Le 9 octobre 1793, Tallien le destitua de ses fonctions de juge. La commission militaire se transporta de Bordeaux à Libourne le 3 novembre 1793 au matin, la guillotine fut montée dans l’après-midi et le soir même trois têtes roulèrent à son pied. Le lendemain, Meynaud fut dénoncé par Coste et Nadal pour avoir prévenu les Girondins proscrits de l’arrivée de la commission à Saint-Emilion et avoir ainsi facilité leur fuite. Heureusement pour lui (ou peut-être a-t-il bénéficié d’une complaisance au sein du comité de surveillance), son acte d’accusation ne mentionnait aucune cause de culpabilité. On l’enferma avec Petiteau, l’ancien maire de Saint-Emilion lui aussi parent de Guadet, dans le couvent des Ursulines alors aménagé en prison. On voit encore à l’étage de ce couvent, peint sur le linteau d’une pièce aux fenêtres ferrées : « Prison des hommes » car le couvent devint gendarmerie pour un temps. Le jour du sa comparution (16 brumaire an II, 6 novembre 1793), la commission s’étonna de l’absence de motif à son arrestation. Le président fut contraint de demander à l’accusé lui-même pourquoi on le faisait comparaitre. Il saisit cette occasion pour prétendre ne voir d’autre motif que son adhésion, avec les autres fonctionnaires de la commune, à la Commission populaire de la Gironde. Ce fait n’étant pas suffisant pour lui ôter la vie, la commission le condamna à une forte amende au profit des sans-culottes miséreux de Saint-Emilion dont les enfants étaient envoyés au front sur la frontière.

Bien qu’à nouveau gravement compromis lors du procès fait contre les familles Bouquey, Guadet et Dupeyrat, Meynot resta à Saint-Emilion en dépit du danger constant. Son amitié intime avec Elie Guadet en faisait un suspect de tous les instants et seule la chute de Robespierre lui apporta enfin la paix. Devenu membre du conseil municipal de Saint-Emilion, Il conserva aussi ses fonctions judiciaires jusqu’en l’An VI (1798) et participa activement à la réhabilitation des Girondins de Saint-Emilion. C’est encore Meynot qui parvint à soustraire de l’acharnement terroriste un des rares portraits de madame Bouquey dont il hérita finalement. Nommé conseiller d’arrondissement en 1800, il donne sa démission 26 ans plus tard.

La famille de Meynot continue l’exploitation de ses terres jusqu’à la chute des grands crus à la fin du XIXe siècle. Gustave de Meynot fait alors venir de Reims et d’Epernay des experts cavistes. Pour parer à la mévente dont les vins de Saint-Emilion sont frappés, il imagine de champagniser ses vins, solution toute nouvelle à Saint-Emilion. Pour ce faire, il installe ses chais et caves dans les carrières qui ont agrandi les souterrains du couvent des Cordeliers. Lorsque les mouts de raisins rouges sont suffisamment décolorés par l’acide sulfureux, des levures d’Ay, de Sillery et de Verzenay les mettent de nouveau en fermentation. En 1888, Henri de Meynot fait transporter à Saint-Emilion une partie de la vendange de ses terres de Dordogne. Il remarque avec stupéfaction que « pressé et fermenté à Saint-Emilion, (le vignoble) avait acquis des qualités tout à fait nouvelles et possédait le bouquet des vins de Saint-Emilion. »[6] Meynot présenta en 1891 un rapport à l’Académie des sciences dans lequel il suppose que le bouquet d’un vin dépend en définitive moins du cépage qui le produit que des levures qui déterminent la fermentation du moût. Ce phénomène inspira un viticulteur du nom de Georges Payne qui introduisit en Californie diverses levures de vins français. Le Pacific wine and spirit review signale que les américains se sont arraché ces levures à prix fort. Nous étions juste à l’aube du XXe siècle.

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Notes

[1] Henri Enjalbert, Les Grands vins de Saint-Emilion, Pomerol et Fronsac, p. 358 & ss.

[2] Le déroulement de cette journée particulière est consignée par Charles Vatel in Charlotte de Corday et les Girondins, p. 496. Vatel a pu entrer en contact avec un parent de Bosc et obtenir des précisions sur le contenu des documents.

[3] Voyez la bibliographie.

[4] Eloge historique de Guadet, Bordeaux, 1861. Cité par Vatel qui précise que ces renseignements ont été fournies par le fils de Meynot.

[5] Charlotte de Corday et les Girondins, tome II, Paris, Plon, 1872, pages 142 & ss.

[6] in Revue des vins et des liqueurs, Tome 15, 1891, p. 1017.