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On trouve cette légende au chapitre 120 de l'édition de Keller, Swan, t. 2, p. 148 & Le Violier des histoires romaines, p. 282. Un récit semblable se trouve dans l'ancienne rédaction anglaise des Gesta, édition de Madden, seconde partie, chapitre 14, p. 311 ; voir aussi, dans la 1ère partie, p. 149, le chapitre 46. L'anneau merveilleux rappelle le chapeau de Fortunatus. Graesse, dans son Allgemeine literargeschichte (t. 3, sect. I, p. 191 -195), a recherché les sources et les imitations de ce talisman. Un poète anglais du XIVe siècle, Occlève, trouva dans cette anecdote le sujet d'une composition qui existe dans un manuscrit du Musée britannique, et que William Browne a publiée avec quelques suppressions dans son livre intitulé : Shepheard's Pipe, 1614. Cette fiction a dû venir de l'Orient et rappelle les Contes des mille et une nuits. L'orthographe ancienne a été respectée tant elle ajoute à la poésie des phrases.


La Vierge à l'enfant de la chapelle de la Trinité

De la subtile deception des femmes et execation des deceus

Daire régna grandement sage, qui eut trois enfans qu'il ayma moult singulièrement. Comme il devoit mourir, tout son héritage donna par testament à son premier né, au second tout ce qu'il acquist en son temps, et au tiers trois precieulx joyaulx, c'est assavoir ung anneau d'or, ung fermail ou monile, semblablement un drap précieux. L'anneau avoit telle grâce, que qui en son doy le portoit, il estoit de tous aymé, si qu'il obtenoit tout ce qu'il demandoit. Le fermail faisoit à celluy qui le portait sur son estomach obtenir tout ce que son cueur pouvoit souhaiter. Et le drap précieux estoit de telle vertueuse et semblable complection, qui rendoit celuy qui dessus se seoit au lieu où il vouloit estre tout soudainement.

Ces trois joyaulx à son enfant le moindre d'aage donna, pour l'entretenir aux estudes, et le faisoit par sa mère garder. Le roy mourut et fut la terre de son corps enrichie par sa sépulture. La mère bailla l'anneau à son dernier enfant et l'envoya à l'escolle, disant :

Mon enfant, garde toy bien que par la déception des femmes ton anneau ne perdes.

Il print son anneau et s'en alla aux escolles pour proffiter, et avoit nom Jonathas. Quelque jour, une jeune pucelle moult belle rencontra, en la place de laquelle son cueur fut amoureux. Il la mena avec luy et portoit toujours son anneau en son doy, si que chascun l'aymast. La fille, sa concubine, s'esmerveilla comment il pouvoit vivre, si précieusement, veu qu'il n'avoit point d'argent ; elle luy demanda ung jour la cause de cela, lequel oublya de l'advertissement de sa mère, ne pensant aussi à la cautelle des femmes, luy dist la raison et vertu de l'anneau. Lors dist la fille :

Tu vas toujours entre gens, en la fin tu le pourras bien perdre. Baille le moy à garder, et je le garderay loyaulment.

Il luy bailla l'anneau, lequel depuis il ne peut recouvrer. Parquoy il plora fort et gémit, pour ce qu'il n'avoit de quoy vivre, parquoy il s'en vint à sa mère plaindre de son anneau. Sa mère luy dist :

Je t'avois bien dit que tu te gardasses de la déception des femmes.

Elle luy bailla adoncques le fermail, disant :

Garde le mieulx que l'anneau, car si tu le pers, de ton honneur privé seras.

L'enfant Jonathas print le fermail et s'en retourna aux escolles. Lors sa concubine luy accourt à la porte de la cité. Il la mena comme devant avec luy. Elle s'esmerveilloit comme devant comment il estait possible de vivre si très plantureusement, parquoy elle se doubta que il avoit quelque bague d'autre sorte comme l'anneau.

Tant fut Jonathas interrogué, qu'il luy bailla le fermail et luy interpréta la nature ; toutes fois, ce ne fut pas sans parler et longuement requetre. Quant tous les biens furent despendus, il demanda son fermail à la fille, qui luy jura qu'elle l'avoir perdu par larcin, dont Jonathas fut moult dolent, et dist que il estoit bien hors du sens quant l'anneau luy bailla, et encore plus le fermail. Il retourna à sa mère, qui le blasma et luy dist :

Jà par deux fois tu as esté trompé et deceu par la cautelle et déception des femmes. Je n'ay plus à toy autre chose qui soit que ce drap ; si tu le pers, au grand jamais ne te trouve devant moy.

Il print le dessus dit drap et s'en retourna à l'escolle.

Lors comme devant fut de sa concubine de rechief abusé. Il estendit son drap et se mist dessus, la pucelle pareillement, puis dist :

Pleut à nostre benoist Sauveur et rédempteur Jesus-Christ que nous fussions maintenant en lieu où Homme ne va et où nul ne habite.

Tout ainsi fut fait : ils se trouvèrent en la fin du monde dedans une forest loing des hommes. La fille fut moult dolente d'estre là arrivée. Lors commença à dire à son amoureuse Jonathas que il la lairroit là aux bestes sauvages dévorer, si elle ne luy rendoit les deux bagues que elle avoit, ce qu'elle luy promis de faire s'il estoit possible. Plus que devant fut le dessusdit Jonathas de sadite concubine deceu. Il exposa la vertu du manteau et se coucha dessus et mist en son giron sa teste, commençant à dormir.

La fille, tira le manteau soubs elle, puis commença à désirer et dist :

Pleust à Dieu que je fusse là où j'estois ce matin, et lors elle y fut.

Quant Jonathas fut exité de son dormir, il fut moult dolent, se voyant ainsi deceu, et ne sçavoit où aller ; toutesfois il fit le signe de la croix, et se mist en quelque voye qui le mena à ung fleuve profond, par lequel il failloit passer ; l'eaue de cedit fleuve estoit si chaulde, pareillement si amère, que elle luy brusla tout les pieds, tellement que il avoit tous les os de la chair des pieds séparés. Le povre Jonathas, de ce fort dolent, emplit ung vaisseau de l'eaue de ce fleuve, que il emporta avec luy ; et ledit Jonathas, allant plus oultre, commença à avoir fain ; il veit aucun arbre, parquoy il mangea du fruict, et fut ledit Jonathas fait par la commenstion dudit fruict adoncques ladre.

De ce fruict emporta avec luy aussi ; puis après il vint à ung autre fleuve par lequel il passa, et luy restaura par sa nature la blessure de ses pieds. Il print de l'eaue dudit fleuve dedans ung petit vaisseau, et l'apporta avecque luy ; et plus outre passant et procédant, il commença à avoir fain ; il veit ung arbre près de là et en mangea du fruict, et tout ainsi qu'il avoit esté par le premier fait ladre, pareillement il fut par le second guery. De ce fruict print et porta aveçques luy comme de l'autre. Comme il cheminoit plus oultre, veit ung chasteau et deux hommes rencontra qui l'interroguèrent qui il estoit. Et il leur respondit qu'il estoit parfait médecin. Lors, dirent les autres, si tu povois ung homme ladre guérir, qui est au chasteau du roy, tu serois fait bien riche.

Je le feray bien, dist il.

Il fut envoyé au roy, qui luy commanda le malade, lequel il guaryt par le moyen du second fruict qu'il avoit gousté, qui estoit de nature pour guérir les malades, et de l'eaue seconde qui faisoit consolider la chair et reprendre. Le roy luy fit donner moult beaulx precieulx dons. Jonathas, puis après, trouva la nef de son pays et se mit dedans pour venir en sa cité, et y vint d'aventure.

Son amoureuse estait lors fort malade. Le bruit vola partout que Jonathas estoit très grant médecin. Il fut envoyé quérir pour elle ; point n'estoit congneu ne d'elle ne d'autruy, mais longtemps avoit qu'il la cognoissoit bien ; si luy dist :

Ma très chière dame, si vous voulez que je vous donne santé, il faut premièrement que vous vous confessiez de tous les péchés qu'avez commis et que vous rendez tout de l'autruy, s'il est ainsi que aucune chose vous en ayez ; tout autrement jamais ne serez guérie.

Lors elle se confessa à haulte voix comment elle avoit trompé un nommé Jonathas, d'ung anneau, d'ung fermail et d'ung drap, et comment elle l'avoit laissé au bout du monde, dedans une forest, entre tes bestes. Lors dist Jonathas incongneu :

Dis-moy où sont ces trois choses. — En ma chambre, dit la fille.

Lors elle bailla les clefs à Jonathas qui les trois joyaulx trouva en son arche. Ce fait, il luy bailla au premier fruict que il avoit mangé et de l'eau chaulde, puis commença la fille à crier lamentablement, car elle devint lépreuse. Jonathas s'en alla à sa mère ; tout le peuple fut de son retour joyeulx. Il recompta toutes ses malédictions, et enfin mourut.

Moralisation sus le propos.

Ce roy est Nostre Seigneur Jesus-Christ ; la reyne, nostre mère saincte Eglise ; les trois enfans, trois sortes d'hommes. Par le premier les riches, qui ont du monde la volupté ; par le second les sages, qui par leur sapîence mondaine ce qu'ils ont acquièrent ; et par le tiers le bon chrestien esleu éternellement, auquel Dieu donne trois joyaulx ; c'est l'anneau de la foy, le fermail de la grâce, puis le drap de charité. Qui portera l'anneau rond de la foy, il pourra avoir et acquérir l'amour de Dieu et des hommes, tellement que il obtiendra tout ce qu'il désire, comme dit l'apostre : Si habueritis fidem ut sinapis poteritis dicere huic monti : «Transi», et transiet. Si vous avez, dit l'apostre, la foy, vous pourrez commander aux montagnes que elles passent d'ung lieu en l'autre. Pareillement, si vous avez sus vostre cueur et poictrine le fermail de la divine grâce, pensez ce que vous voudrez et qui sera juste, vous l'obtiendrez.

Parquoy dit l'Evangeliste : Demandez et vous pendrez, querez et vous trouverez. Et si vous avez le drap de charité, vous serez ès lieux esquels vous vouldrez estre, parquoy dist l'apostre que charité ne quiert pas ce qui est à elle, mais ce qui appartient à nostre benoist saulveur et rédempteur Jesus-Christ. Mais souvent le chrestien pert ces trois joyaulx en l'estude de ceste vanité par le moyen persuasif de sa concubine, la chair et charnelle concupiscence. Souvent la concupiscence charnelle tire la charité de Dieu hors de l'homme, le laissant prendre son repos et dormir, en ses péchés sans la grâce de Dieu, comme la concubine de Jonathas fist. Mais il faut ploier, comme fist Jonathas, et quant tu seras exité et éveillé du dormir de péché, et te trouveras sans grâce, vertus et mérites, liève toy legierement par les œuvres misericordieu-seset te signe du signet de la sainte croix, et tu trouveras la voye de salut. Va jusques à ce que tu trouves l'eau qui fait la chair des os séparer, c'est contriction, qui doit estre si fort amère que les délectations charnelles soient des os, qui sont les péchés, séparées. Et puis emplis le vaisseau de ton cueur de ceste liqueur de contriction par continuelle mémoire de desplaisance d'avoir offensé. Puis tu dois plus avant passer et manger du fruict de l'arbre. Cest arbre, pour vray est pénitence, qui l'ame substante ; mais le corps est dénigré comme lespreux. Ce fruict doit toujours avec luy porter le chrestien. Après il faut venir à l'eau seconde, par laquelle la chair sera restaurée. Ceste eaue est confession, laquelle restaure les vertus perdues. Il faut encore passer plus oultre pour manger du second fruict pour estre totallement guary. Ce fruict est le fruict de pénitence : c'est assavoir jeunes, oraisons, aulmosnes. De ces deux doys toujours avecques toy porter, afin que si tu trouves aucun ladre de peché, tu le guarisses.

Les deux devant dits que on doit racompter sont la crainte de Dieu et l'amour, qui te meuvent à guarir le ladre de la maison du roy, c'est toy mesme, qui es le lépreux par ladrerie, qui peult estre guarie par le fruict de confession et l'eau de contriction. La nef qui mena Jonathas à son pays est l'observation des commandemens qui nous mènent aux éternelles joyes. Mais il convient premièrement voir la chair, sa concubine, qui est à l'esperit contraire, qui est au lict de charnelle concupiscence malade. Donne luy à gouster du fruict de pénitence, lors avecques de l'eau de contriction par lesquelles choses se lèvera en dévotion et sera enflée pour recevoir le jour de pénitence. Par ce moyen pourra rendre l'esperit à Dieu avec les trois joyaulx et au royaulme des cieulx parvenir.


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