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  • Accès : cette fiche traite de l'église souterraine sous son aspect extérieur et général. Pour suivre les explications, nous vous recommandons de vous installer sur la place du marché, face à l'église.

L’église souterraine de Saint-Emilion n’a jamais cessé, depuis sa conception, de frapper les esprits et de stimuler l’imagination. Le témoignage éloquent de François Querre[1] exprime ce que des millions de visiteurs ont sans doute ressenti :

« L’ombre a d’étranges formes qui se meuvent. Le silence respire. Les autels émettent de bizarres radiations. L’église est habitée. Paradoxalement, ces  forces inconnues n’ont rien d’effrayant. Elles sont familières comme si l’entrée dans un temple de pierre était une descente au fond de soi. Le rideau des connaissances et des certitudes s’affaisse. Une créature mal identifiée s’engage dans la nef et remonte une double haie d’épaisses colonnes jusqu’à l’autel principal. »

Souterraine, l’église est forcément discrète vue de l’extérieur, dissimulée sous le relief naturel de la combe. Lorsque les tables des cafés et restaurants se déploient sur la place du marché, on marche devant ce monstre architectural presque sans le remarquer. Souvent, le passant n’a aucune idée de l’expérience qui l’attend de l’autre coté du rocher. Peut-être n’est-ce pas tout à fait un hasard. Lors des temps troublés de son édification probable, au tout début du XIe siècle, on aura voulu la soustraire de la vue immédiate d’envahisseurs aptes à en piller les richesses. Ou peut-être y pratiquait-on des rites initiatiques tenus secrets. Toutes les hypothèses sont bonnes à examiner pour tenter de comprendre cet étrange édifice. Car le creusement d’une église souterraine de cette ampleur est loin d’être une pratique courante au moyen âge. Les églises souterraines sont en réalité exceptionnelles en France. On en trouve d’autres à Aubeterre, à Saint Georges de Gurat, dans quelques petites chapelles tourangelles et en Auvergne, aux grottes de Jonas. Mais celle de Saint-Emilion reste la plus grande d’Europe si on excepte les espaces souterrains reconvertis en lieux de culte comme la mine de sel de Wieliczka en Pologne.

Des Bestiaux fossoyeurs

Avant de pénétrer dans les profondeurs de la roche, installons-nous sur la place du marché. Cette place était jadis le cimetière de l’église souterraine et cette église était elle-même devenue l’église paroissiale. A partir du XVIe, l'église ne fut plus vouée au culte de Saint-Emilion mais à celui de Saint-Pierre. En fait, les religieux réguliers abandonnèrent très rapidement l’église souterraine aux habitants de la cité[2] pour s’installer dans la collégiale. Donc, le bel arbre, au feuillage prodiguant une ombre si agréable l’été, nourrit avec vigueur sa sève des atomes des vieux Saint-Emilionnais. Et quand le bel automne passe sur la place, qu’une feuille se détache pour se poser sur l’épaule d’un visiteur installé à la terrasse d’un des cafés, c’est un peu du corps d’un ancien qui s’invite à sa table.

Le cochon du marché Les cochons se montrent parfois très indisciplinés.Cliché : Librairie des Colporteurs

Déjà au XVIIe siècle le marché et le cimetière se disputaient la place et il n’était pas rare que les cochons s’échappent de leur enclos, envahissent le cimetière et commencent à chercher la truffe sous les tombes. Aussi, en 1687, l’archevêque de Bordeaux accepta-t-il de céder un peu du cimetière aux marchands à condition que ces derniers bâtissent un muret séparant efficacement l’un de l’autre[3]. Entre les XIIIe et XIVe siècles, l’église elle-même accueille des enfeus sépulcraux[4] puis se transforme en cimetière paroissial entre les XVIe et XVIIIe siècles. Le sol se creuse de fosses et on installe un pourrissoir.

Cette dernière invention est intéressante à observer quand vous serez dans l’église. Il révèle un espace en suspension, sans doute pour placer une grille destinée à soutenir les cadavres le temps de leur décomposition. Le liquide de putréfaction s'écoulait dans les fosses tandis que les ossements se nettoyaient progressivement des chairs. Les os étaient récupérés et pouvaient être réunis à d’autres dans le cas de sépultures familiales ou placés dans des enfeus.

A vrai dire la mort est omniprésente autour et dans ce site, ce qui ne fait que lui ajouter une énigme supplémentaire. Pourquoi tant de cadavres ont convergé en ce point précis du monde ? On a trouvé des tombes autour du clocher, sous la place du marché, dans le sol de l’église souterraine, sur ses parois, au sol et sur les parois des galeries. On en trouve encore creusées dans la falaise, dans les jardins et sur les parois de l’hôtellerie de luxe. Encore devant la chapelle de la Trinité. Le coeur de Saint-Emilion est une nécropole.

Qui a creusé ?

Mais n’entrons pas tout de suite dans l’église et remontons encore le temps bien avant, projetons-nous au VIIIe siècle. Il n’y a alors en face de nous qu’une falaise de pierre qui descend en pente plus ou moins régulière jusqu’au milieu de la place. A la mort du saint ermite (en 767), on suppose que ses compagnons commencèrent à creuser une galerie[5] ou, tout du moins, que quelqu’un creusa une carrière dans cette roche. Très probablement à l’emplacement de la galerie qui prolonge le portail à gauche.

Ce souterrain est resté très modeste longtemps, jusqu’à la fin du XIe siècle. Puis un grand chantier débuta au tout début du XIIe siècle pour des raisons encore bien mystérieuses. La thèse la plus discutée actuellement fait intervenir un chevalier de retour de la première croisade : le vicomte Pierre de Castillon. Personnage puissant, il règne sur l’Entre-Dordogne et les affaires religieuses de saint-Emilion sont soumises à son pouvoir direct.

Cette croisade est autant une aventure religieuse et militaire qu’une expérience humaine. Pierre de Castillon, bien loin de sa terre de Dordogne, découvre Constantinople, assiège Antioche, traverse l’Anatolie et participe peut-être au sac de Jérusalem[6]. Impressionné par les monuments qu’il visite, en particulier le Saint Sépulcre, Pierre de Castillon de retour dans ses terres a le profond désir d’y concrétiser les souvenirs d’Orient. Ainsi met-il en place plusieurs chantiers comme l’église souterraine d’Aubeterre et celle de Saint-Emilion.

L’archevêque de Bordeaux voit d’un mauvais oeil ce laïc qui gère pour son compte ces incroyables chantiers religieux, nomme les représentants du pouvoir spirituel et cause bien des tracas à la communauté de chanoines déjà installée[7]. Aussi est il frappé d’anathème. Cela ne l’ empêche pas de poursuivre son rêve architectural, animé d’une forte motivation. On suppose encore que la conduite de Pierre de Castillon ne fut pas irréprochable en Terre Sainte et que, par la détermination de sa foi religieuse, il voulut ainsi s’assurer bonne place au ciel. Peut-être encore l’activité économique générée par la captation d’une partie des pèlerins de Saint-Jacques assurait-elle une rentabilité financière non négligeable à l’entreprise. On peut imaginer que la présence de reliques importantes[8] abritées dans un monumental rocher, symbole de la présence divine[9], dut attirer nombre de pèlerins en transit dont bonne part, par ce détour, devait résider ou se nourrir dans la cité.

Les croisés à Antioche Le vicomte de Castillon fut un chevalier très actif durant la première croisade. Source : British Library Manuscript - Yates Thompson Collection (No. 12, f. 29). Cliché : Wikimedia commons.

On n’a toutefois aucune preuve que cette église souterraine soit bien l’oeuvre du croisé Pierre de Castillon. Pour autant, un faisceau d’indices emporte la conviction de Jean-Luc Piat, chercheur au bureau d’études Hadès. Il y a d’abord la présence d’une seconde église souterraine à Aubeterre, seigneurie elle aussi des vicomtes de Castillon, comme déjà signalé. Ensuite, il y a la coupole de la rotonde qui évoque celle de l’église de la Résurrection de Jérusalem et enfin, les motifs animaliers, connus sous le vocable des « gémeaux », affichent un style oriental inédit dans la région à l’époque.

Où Pierre de Castillon a-t-il pioché l’idée d’une église souterraine ? Pour Jean-Luc Piat, toujours lors de la première croisade, lors de la traversée de la Natolie et peut-être précisément à Cappadoce, région truffée d’habitats troglodytes. A l’inverse François Querre ne cautionne pas l’hypothèse du vicomte de Castillon. Pour cet érudit émilionnais, il n’y a d’abord aucune preuve que ce dernier soit réellement revenu en vie de la croisade. Et quand bien même ce serait le cas, il serait rentré ruiné par cette longue et couteuse campagne. Jamais il n’aurait pu rassembler les fonds nécessaires à un tel chantier.

Si des incertitudes demeurent sur le creusement de ce monument in-saxo, il n’en reste pas moins qu’il est là et bien là, offert aux chercheurs comme une énigme en creux avec ses discrètes traces d’un rituel symbolique avancé (la rotonde et les bas reliefs).

Une Construction par étapes

Pour donner un aspect régulier à la façade extérieure de leur église, les bâtisseurs de l’an 1100 n’hésitèrent pas à couper toute une tranche de la falaise en bas, de la largeur de l’église qu’ils voulaient réaliser. Ils commencèrent à creuser les galeries depuis le sol, elles sont une élévation de 7 mètres une fois à l’intérieur. Arrivés à une certaine profondeur de creusement, la hauteur de la roche leur sembla suffisante pour un creusement plus ambitieux. Ils s’attaquèrent une seconde fois à la falaise pour la retailler à nouveau, laissant en retrait les premières galeries comme on le voit encore aujourd’hui. Sur cette nouvelle entaille, ils dessinèrent des arcades plein cintre pour y placer les futures fenêtres. Ces bâtisseurs grimpèrent alors en hauteur et s’introduisirent par des orifices que l’on voit encore à l’intérieur de l’église, maintenant au sommet des parois. Patiemment, ils évacuèrent la pierre en faisant ainsi descendre le niveau du sol. Au début du chantier, ils durent travailler accroupis ; à sa clôture, presque onze mètres de vide séparaient leur tête du sommet des voûtes où ils avaient commencé leur oeuvre.

Pour terminer l’église, ils ne leur restaient plus qu’à élever les murs à l’aplomb du rocher, régularisant ainsi la façade. Pour plus de sécurité, ces murs furent garnis de contreforts plats. Finalement, des apports de terre finirent de régulariser le sol du cimetière autour du clocher (actuelle place des créneaux et jardins du Plaisance).

Plus tard, au XVe siècle, les fenêtres basses ont été garnies de compartiments gothiques flamboyant qui jurent un peu avec la simplicité austère du reste de l’édifice. Et voilà, ce jour là, le chantier était définitivement clos.

Si le creusement correspond à ne pas en douter à un programme prédéfini, en revanche le chantier ne fut pas conduit en un trait. Plusieurs siècles ont été nécessaires pour aménager les chapelles et orienter définitivement le sanctuaire. Les différentes étapes du creusement ont laissé des traces que l’on peut s’amuser à retrouver une fois à l’intérieur. L’exercice est digne d’une enquête pour un Sherlock Holmes archéologue. Voici quelques indices : observez le bandeau sur le pourtour, il vous donnera une idée du premier palier. Voyez aussi le bloc au fond à droite de l’église (au nord), dernier élément à avoir été excavé.

Des paires d’anges et un impair

La façade légère de l’église, presque riante, ne laisse rien deviner de la sombre lourdeur monolithe intérieure. A gauche, en contrebas, un élégant portail sculpté a subi le vandalisme des révolutionnaires.

Le beau portail de l'église souterraine. Le beau portail de l'église souterraine en 1840, gravure de Léo Drouyn. Cliché : Librairie des Colporteurs.

« Ces sculptures, surtout celles du milieu du tympan, sont fort dégradées mais cependant, à en juger par ce qui reste, je ne crois pas qu’on puisse en trouver de plus belles à cette époque dans le département de la Gironde », écrit Léo Drouyn[10] qui connaît bien son sujet.

Le spectateur assiste à une scène du Jugement Dernier, thématique récurrente à Saint-Emilion et très à la mode aux XIIIe et XIVe siècles. Un des ressuscités, pressé de sortir de sa tombe par les deux anges, oublie les spectateurs et expose quelque peu audacieusement ses rondes fesses.

Deux autres anges, au somment du tympan, déposent une couronne sur la tête du Christ accompagné de la Sainte Vierge et de saint Jean à genoux. Derrière eux, deux anges portent les instruments de la passion. Des anges, il y en a encore sur les voussures, parmi d’autres personnages, sans doute des apôtres.

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Notes

[1] Saint-Emilion, miroir du vin, p. 48. Voyez la bibliographie.

[2] Ils n’y restèrent même pas un siècle.

[3] Archives départementales, pièce XLV du 6 mai 1687, anciennement dans les papiers du Comte Malet de Roquefort.

[4] Tombes encastrées dans l'épaisseur du mur généralement réservées aux personnages importants.

[5] Peut-être un agrandissement du refuge du saint Ermite si on considère que l’actuel ermitage est un faux relativement moderne, peut-être un abri sous roche naturel ou peut-être encore le lieu d’une sépulture primitive.

[6] On suppose qu’il rejoint les chevaliers gascons réunis en août 1096 au Puy-en-Velay sous la bannière du Comte de Toulouse. En septembre 1097, il participe au premier raid sur Antioche et on lui confie la garnison du château de Marash puis, en février 1099, il prend la tête d’une chevauchée sur Tripoli. Voyez dans la bibliographie Le Festin, p. 139.

[7] Pour Jean-Luc Piat, chercheur pour le bureau d’études Hadès, et pour Léo Drouyn la première église où officiait une communauté occupait l’emplacement des actuelles catacombes. Chapelle fermée au public, on ne devait y pénétrer que par autorisation spéciale. Si c’est bien le cas, le percement de l’église souterraine à quelque pas dut représenter un incroyable bouleversement des habitudes établies.

[8] saint Emilion, saint Avit & saint Valéry.

[9] Michelle Gaborit pense que le creusement de l’église est une concrétisation des Psaumes de David où Dieu est assimilé à un rocher protecteur. L’Eglise souterraine de Saint-Emilion, in Congrès archéologique de France, 1987.

[10] Léo Drouy, Guide du voyageur, p. 86. Voyez la bibliographie.