Fabrique d'une ville médiévaleCertes, le colloque tenu sur deux journées avait laissé présager d’un cru exceptionnel. Plus qu’un simple assemblage d’interventions, une transversalité des savoirs s’était dessinée qui laissait penser qu’un pas important venait d’être franchi dans les connaissances du passé de notre cité. Ce recueil en est une belle confirmation. D’autant que chaque intervenant semble avoir muri sa contribution première, comme nourri de la réflexion des autres. L’ouvrage a une saveur encore supérieure au pourtant fameux colloque de 2008.

Certaines contributions se lisent comme d’utiles remises en ordre de connaissances déjà acquises : Saint-Emilion, au carrefour des voies, ne pouvait être un paysage vide à l’arrivée supposée de l’ermite (Pierre Régaldo-Saint Blancard), la Tour du Roy est probablement une édification communale comme le supposait Léo Drouyn dès 1859 (Philippe Durand), on suppose que Geoffroy du Loroux est à l’origine de la fondation de l’église collégiale comme le soupçonnait Jacques Gardelles en 1958 (Juliette Masson), etc.

Si les thèses de Jean-Luc Piat, rapprochant Aubeterre et l’église souterraine de Saint-Emilion autour d’un possible commanditaire unique (le Vicomte de Castillon), ont elles-aussi déjà été publiées ailleurs, sa contribution coécrite avec Christian Scuiller sur le complexe funéraire de la cité dresse cependant une remarquable synthèse. Elle intègre les « autours » tels le site du plateau de la Madeleine ou les cavités funéraires de Plaisance, comme on élargit un regard qui s’est longtemps focalisé sur l’extraordinaire église souterraine. Un autre mérite de cette contribution est bien d’avoir brisé la juxtaposition artificielle des sites pour leur redonner une cohérence chronologique et une interdépendance historique.

Autre approche, autre démarche. Ezéchiel Jean-Courret modélise le cadastre de Saint-Emilion de 1845, intègre d’autres sources topographiques, relève des structures urbaines et fait ainsi évoluer la ville à travers les siècles. La méthode est spectaculaire et les résultats sont inédits. On lit peut-être ici la contribution la plus féconde, la plus novatrice et donc, évidemment, la plus sujette à discussion du recueil. L’auteur le sait bien qui redouble de prudence à chaque paragraphe et on reste fasciné par cette succession mouvante de cartes qui fait naître une forme ovalaire (castrale ?) là où personne n’a jamais rien soupçonné, puis dessine une première enceinte, puis des opérations d’urbanisme programmées et finalement une grande enceinte de réunion, englobant des éléments présents aux extrémités urbaines, tel le Palais Cardinal.

Même l’épitaphe des catacombes, cette pierre oubliée dans l’obscurité silencieuse d’une galerie, n’a pas échappé à l'équipe de choc dirigée par Frédéric Boutoulle. Romain Vergne et Pascal Mora ont balayé au laser la pierre aux belles inscriptions onciales pour la modéliser informatiquement. Résultat : la pierre parle et sa tranche, objet de bien des débats, murmure. Cécile Treffort n’y trouve plus les justifications des reliques d’Emilion, censées y figurer. Mais qu’importe, le signifié lapidaire est moins important à ses yeux que le signifiant, c’est à dire la preuve d’un lettrisme raffiné à Saint-Emilion au milieu du XIIe siècle.

On ne peut évoquer le travail de tous les contributeurs de ce large et épais opus de 411 pages denses et judicieusement illustrées. Il faut acheter cet ouvrage, qui est une réussite à bien des égards, jusque dans son coût modique (30 euros). Et au-delà des qualificatifs élogieux, il faut dire l’évidence : l’ouvrage est déjà incontournable, il présente une somme de connaissances essentielles pour quiconque s’intéresse à la cité de Saint-Emilion.

On s’étonnera finalement que le livre le plus important sur Saint-Emilion depuis la publication du Guide du voyageur de Léo Drouyn n’indique pas sur son dos l’unique objet de son étude pluridisciplinaire. Voilà qui risque bien de lui conférer un préjudiciable anonymat en rayonnages de librairies ou de bibliothèques.

Boutoulle, Frédéric, Barraud, Dany & Piat, Jean-Luc, Fabrique d'une ville médiévale, Saint-Emilion au moyen âge, Bordeaux, Aquitania (supplément n° 26), 2011. 411 pages, Isbn 2910763277.