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  • Accès : il vous faut grimper sur le plateau du château Ausone. C'est possible depuis la porte Sainte Marie mais nous vous recommandons de commencer votre promenade à droite de la place Bouqueyre et de suivre la rue de la Madeleine.

La légende fait arriver saint Emilian au VIIIe siècle dans la combe sauvage de l’actuelle place du marché. L’ermite s’y installe profitant de la grande solitude du lieu, propice à la méditation. A la suite de quoi, le site devint sacré : on bâtit une église dans la roche, on creusa des tombes sur les parois de la falaise et on créa une étrange rotonde sous le rocher. Au XIIe siècle, le chantier est achevé et Saint-Emilion entre dans l’Histoire. Voilà pour l’essentiel de la thèse communément admise et peu discutée.

Pourtant, cette version de l’histoire de la cité se heurte à un problème de taille : il existe un autre Saint-Emilion, antérieur au complexe funéraire de l’église souterraine bien qu’étrangement semblable. Ce village fantôme, c’est le premier Saint-Emilion, celui que l’histoire a longtemps négligé et qui revient en force au XXIe siècle pour brouiller les certitudes et intensifier l’énigme. Allons ensemble dans un des lieux les plus secrets de Saint-Emilion, celui où trop peu de visiteurs s’aventurent, entrons dans les coulisses de la vérité.

Cet endroit, c’est le plateau sur lequel est installé le Château Ausone. On peut s’y rendre par la porte Sainte Marie et le petit passage entre les carrières sur la gauche lorsqu’on a les remparts dans le dos. Mais la promenade depuis le bas, de la place Bouqueyre, jusqu’au sommet du plateau n’est pas à négliger. En suivant le tracé des remparts sud dont on voit une bribe sous la végétation, on chemine entre le vignoble d’Ausone de l’autre coté du muret et les caves troglodytes sur le bord de la route.

Vous croiserez bientôt le curieux pilier d’angle du château Ausone, à gauche sur le muret. Ce qui aurait du être un pilier rectangulaire XIXe classique offre ici un remarquable jeu d’optique, comme s’il avait été écrasé et déformé sous une pression invisible. Une fois passé le pilier, considérez les jardins sur la droite. Touchant le muret de la route, des ruines couvertes de végétation sont tout ce qui reste de la première église de la cité : Sainte-Marie de Fussiniac (ou Fussignac)[1]. C'est elle qui aura donné son nom à la porte voisine défendant l'entrée de la cité.

Plan de Léo Drouyn Disposition de la chapelle et des ruines de l'église selon un plan (détail) de Léo Drouyn. Cliché : Librairie des Colporteurs.

Malheureusement incluses dans une propriété privée, ces ruines ne sont plus accessibles. Il reste le soubassement d’un mur ponctué d’un départ de cinq colonnes romanes, portion du choeur d’une vingtaine de mètres de long qu’a dessiné Léo Drouyn (voyez ci-contre) d’après des relevés sur le terrain. Voici la description qu’il en fait :

« Ce plan devait se composer d'une nef de 13 mètres environ de long, suivie à l'est d'une abside de 8 mètres, composée de neuf pans coupés. Celui du milieu se prolongeait à l'orient pour former une petite chapelle carrée : cette chapelle absidiale est encore une des raretés de la Gironde. Un mur en retour d'équerre prouve que la nef était plus large que l'abside de 4 mètres environ. »

Cette église date du XIe siècle et fut certainement édifiée avant l’église souterraine. Elle n’a été détruite que récemment, pendant la Révolution, et on doit signaler sur la margelle d’un puits à proximité un très beau chapiteau orné de deux colombes buvant au calice. C’est sans doute un réemploi d’un élément de l’église. Une récente étude a mis à jour des bases de colonnes qui prolongent l'emprise de l'église sur le plateau de la Madeleine[2].

Sa présence, à l’extérieur des remparts, pose un problème logique. Si saint Emilian est bien arrivé dans un lieu sauvage au VIIIe siècle et qu’à sa mort on a commencé à bâtir un complexe religieux autour de son ermitage, alors qu’est-ce que cette église fait ici ? Certes, comme l’a montré Frédéric Boutoulle, l’espace était déjà structuré en plusieurs endroits au XIe siècle qui faisaient l’enjeu de rivalités seigneuriales[3]. Mais le constat de cette dispersion ne suffit pas à l’expliquer.

Pour les chercheurs, la réponse s’impose d’elle-même : l’installation des religieux à cet emplacement précis du plateau est très ancienne, certainement antérieure à l’entreprise de fortification de la cité. On pense même que cette église fut le dernier témoignage encore debout d’un ensemble plus important : le monastère de Sainte Marie de Fussiniac.

Ce monastère existait-il à l’arrivée de l’ermite ? L’idée, d’abord combattue, commence à gagner du terrain. La légende qui veut que le saint Ermite arrive dans un paysage vide semble de plus en plus douteuse. La combe était peuplée, déjà au carrefour de voies de circulation, et très probablement sous contrôle du monastère de Sainte Marie de Fussiniac quand l’ermite arriva. Le monastère occupait l’ensemble du plateau et il fut probablement détruit par les sarrasins vers 730 (d’après la Gallia Christania), c'est-à-dire lorsque les Maures de la péninsule ibérique multiplièrent les raids dans le Midi. C’est dans ce contexte, soit de destruction soit de reconstruction possible par les Bénédictins, que le saint Ermite entre dans la combe. L’enquête ne sera vraiment terminée et le mystère élucidé que lorsque on aura les réponses aux questions suivantes : Emilian a-t-il été accueilli par le monastère ? Quel genre d’ermite était-il dès lors ?

Le Berceau des Combes

Pour l’heure, continuons notre promenade jusqu’à hauteur des deux piliers qui signalent l’entrée du château Ausone. A hauteur du pilier de droite, grimpez sur le bloc de rocher et regardez à vos pieds : il est percé de tombes anthropomorphes, c'est-à-dire à forme humaine avec un creux rond pour reposer la tête. Il y en a de toutes les tailles, pour les adultes comme pour les enfants, et surtout... il y en a partout. Aujourd’hui, elles sont dissimulées par les vignes qui les recouvrent ou simplement détruites. Mais au siècle dernier, on les découvrait avec effroi et les ossements s’entassaient dans la chapelle de la Magdeleine que vous apercevez un peu plus haut. Cet endroit si prestigieux, si calme et agréable aujourd’hui avait fort mauvaise réputation jadis. On l’appelait le charnier. Les cheminées sortant de terre à droite et à gauche créaient en hiver une épaisse fumée stagnante des plus lugubres. Edgar Allan Poe aurait trouvé ici matière à inspiration.

Damien Delanghe rapporte cette anecdote dans on ouvrage sur les caves d’Ausone[4] :

« A la suite d'une épidémie de peste, des morts de contagion ont été ensevelis au cimetière de La Madeleine sur le haut d'un tertre où le rocher est si près que les fosses ne se peuvent faire que dans le roc, et ne se trouvant de terre suffisamment pour couvrir les corps, il est arrivé que les chiens des lieux circonvoisins ont désenseveli ces corps pestiférés, les ont mangés ou emportés et ont communiqué l'infection aux maisons de leurs maîtres. »

Il est vrai que si les tombes creusées dans le roc accueillaient à l'origine des corps soigneusement placés, que l'on couvrait hermétiquement de dalles à feuillures, on entassa plus tard plusieurs corps les uns sur les autres sans trop de précautions, surchargeant le cimetière sous une mince couche de terre[5].

Des milliers de morts furent enterrés sur ce vaste terrain, certains venaient de loin, laissant supposer une attraction particulière du lieu. Une lanterne des morts placée au sommet d’une très haute croix brillait de ses feux au sommet du plateau, comme un phare sur le rocher. Elle permettait d’acheminer les cadavres pendant la nuit, une pratique spécifique au Duché d’Aquitaine à partir du Xe siècle et qui conserve encore une grande part de mystère. Ce fanal n’existe plus, mais la ville possède un de ses chapiteaux sur lequel figure une inscription gothique du XVe siècle : « Passants vos qui parcy passes, pries Dieu pour les trépassés... ».

En plus des ossements, on a trouvé dans les tombes un cachet de bronze, des fers de lances, des poteries et des monnaies qui font remonter l’existence du cimetière bien avant le XIe siècle et son utilisation continue jusqu’à la fin du XVIIe. En poursuivant notre chemin jusqu’à la rambarde métallique, on a un beau point de vue sur l’extraction plus tardive de la pierre (du XVIIe au XIXe). Le charnier s’est transformé en carrière et la colline a commencé à être rognée. La chapelle de la Magdeleine trône maintenant isolée au sommet d’une falaise abrupte, l’extraction de la pierre ayant rendu le lieu particulièrement scénique. Malheureusement, la pioche de l’homme a aussi partiellement détruit un joyau, caché dans le rocher sous la chapelle.

La Chapelle de la Magdeleine Cette partie de Saint-Emilion délaissée des visiteurs est un univers à part, parfois riant et parfois d'une inquiétante étrangeté. Cliché : Serge Bois-Prévost.

Il s’agit d’une rotonde souterraine dont la coupole est couverte de fresques. La privatisation du sanctuaire en 1791, que déploraient déjà Léo Drouyn et Emilien Piganeau, ne permet malheureusement pas la visite de ce monument. Son entrée est au bas du rocher, sur le flanc non visible de la Chapelle et nous la décrivons plus en détail dans notre fiche consacrée à la chapelle de la Madeleine. Notons ici simplement que, comme pour la rotonde de l’église souterraine, celle de la Magdeleine est percée en son zénith d’un orifice faisant entrer la lumière du jour. Il s’agirait d’un très ancien tombeau, peut-être contenant des reliques, qui justifierait l’élévation de la chapelle postérieure et la popularité du lieu comme dernière demeure des croyants.

Quel étrange lieu, en vérité. Si on avance encore un peu dans le champ qui surplombe Saint-Emilion, on découvre la cité en contrebas, comme un reflet dans un miroir concave. Tandis que derrière nous une chapelle se pose en gardienne d’une rotonde souterraine, sans doute tombeau reliquaire. Voici un véritable complexe funéraire au milieu d’un rocher percé de tombes rupestres et dont le creusement avait sans doute commencé avant l’arrivée de saint Emilian. Ne sommes nous pas ici au coeur de la cité primitive ? L’actuelle cité de Saint-Emilion ne nous semble-t-elle pas comme le second chapitre d’une histoire commencée ici ?

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Notes

[1] Nous nommerons ainsi l’ensemble des bâtiments du plateau car il est ainsi répertorié dans la Gallia Christiana, folio 364. En réalité, il s’agit vraisemblablement d’une erreur de copiste sur l’exemplaire qui nous est parvenu. Il pourrait tout simplement s’agir de Sainte Marie de la Magdeleine.

[2] Rapport de fouille inédit, Christian Scuiller, janvier 2012.

[3] Vignes, vins et vignerons de Saint-Emilion et d’ailleurs, pp. 49 & ss. Voyez la bibliographie.

[4] Les Caves d’Ausone, p. 35. Voyez la bibliographie.

[5] Jean-Philippe Brécy, Saint-Emilion (Gironde) in Cahiers Médiévaux, vol.n°7. 1971, pp.21-23.