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  • Accès : l’ancienne rue des Argentiers se nomme aujourd’hui la rue des Douves. On l’atteint par la rue de la Madeleine depuis la place Bouqueyre, par la Porte Sainte-Marie depuis l’escalette du musée ou par la porte Saint-Martin.

S’engager dans la rue des argentiers, c’est comme pénétrer dans une gorge où les parois abruptes enferment le promeneur. La traversée présente de chaque côté un spectacle différent.

Le versant des remparts ruinés offre le tableau romantique et souriant de petites parcelles de vignes et de figuiers sauvages, tandis que sur l’autre versant de sombres carrières, véritable décor fantastique, ouvrent leurs gueules béantes sur un monde de ténèbres. On comprend bien ici comment l’extraction des pierres, car cette gorge est creusée de main d’homme, a permis de fortifier deux fois la ville : une fois en creusant des douves sèches et une seconde fois en empilant les pierres ainsi extraites sur la roche pour élever les murailles. Une hauteur double pour un effort unique. Et en effet, n’a-t-on pas l’impression ici d’être Roland traversant les Pyrénées ? Bon, d’accord, c’est un peu exagéré et il ne reste presque rien des remparts du XIIe siècle. Mais tout de même, il ne ferait pas bon retourner au moyen-âge et recevoir des projectiles lancés depuis les hauteurs sans avoir de possibilité de recul, de cachette, ni même de perspectives de fuite (les carrières actuelles n’existaient pas à l’époque).

La minuscule maison immense

Vers le milieu de votre promenade, vous croiserez un bâtiment en ruine dont l’empiétement sur la chaussée resserre la route. Il s’agit de l’ancien chai du Couvent des Ursulines, du temps où la bâtisse et son terrain furent exploités en propriété viticole (milieu du XXe). Ce curieux bâtiment s’appuie sur la falaise calcaire et la dépasse même puisque le sommet constitue, de l’autre côté lorsque on est dos à la tour du roi, ce que l’on croit être une minuscule maisonnette. Depuis le haut de la ville, la perspective cache l’entaille des douves et on croit la maisonnette isolée. Cet effet d’optique est amusant à vérifier si vous avez un peu de temps pour aller de l’autre coté.

ChampignonnièreDans l'intimité d'une champignonnière. Crédit photo : Vvltphoto

Au début où à la fin de la rue des Argentiers, suivant le point de départ de votre promenade, vous croiserez d’importantes cavités dans la paroi calcaire. Elles n’existaient pas au XIIe siècle, lorsqu’on commença à élever les fortifications, mais furent creusées plus tard, à partir du XVIIe siècle et jusqu’au XIXe siècle pour exploiter la pierre. Lorsque Léo Drouyn visite ces carrières en 1859, voici ce qu’il écrit :

« Tout au fond, bien loin ; là, le rocher moins compact s’est éboulé et laisse apercevoir le ciel en plusieurs endroits. Rien n’est beau, et presque effrayant, comme ce demi-jour qui éclaire d’une manière incertaine les plafonds menaçants, les terrains irréguliers de ces vastes cavernes et le bord des lourds piliers carrés dont les longues ombres noires sans reflets semblent receler des abîmes sans fond. De lourds chariots chargés de pierres, traînés par de gros bœufs, sortent tout à coup de cavernes inaperçues et noires ; ils sont partis depuis un quart d’heure, une demi-heure, du lieu souterrain où travaillent maintenant les carriers, pauvres gens condamnés à vivre toujours dans les ténèbres. »[1]

La rue des pauvres riches

Puis ces carrières servirent de champignonnières au milieu du XIXe siècle. Certes pas avant. Une légende raconte que ce sont des déserteurs de l'armée Napoléonienne qui eurent l’idée d’exploiter les carrières abandonnées pour la culture du champignon de souche. Languissant dans l’ombre des cavités, ils auraient eu la surprise de voir pousser des champignons sur les litières de leurs chevaux leur permettant ainsi de prolonger leur désertion. A Saint-Emilion tout était bon pour faire pousser le délicieux champignon : fumier de cheval, fientes de poule, urées diverses que l’on couchait sur de la paille. Puis le mycélium nourrit de ces mixtures, profitant d’un climat doux et humide constant (environ 12° avec un taux d'hygrométrie – d’humidité – de 90% au plus profond des galeries) laissait paraître ses précieux bulbes blancs ou dorés.

Toutes les carrières n’étaient pas exploitées en champignonnières, certaines abritaient les vendanges en barriques comme cette grotte façon Belle au bois dormant, habillée d’un arc plein cintre et fermée par une grille en fer forgé que recouvre maintenant entièrement le lierre.

La rue des Argentiers au début du siècle La rue des argentiers au début du siècle. Les façades coquettes des habitats troglodytes répondent à la bonhomie des jardins. Les masures obscures servent à l'abri mais la vie se déroule en grande partie à l'extérieur, soit à jouer dans le rues pour les enfants, soit à travailler les vignes pour les parents.

D’autres encore étaient habitées. Les douves devinrent le quartier des indigents de Saint-Emilion qui trouvaient là un habitat troglodyte gratuit et pratique. On emménagea des chambres, des cuisines et des souillardes dans les cavernes, on posa des ouvertures de bois et de pierres taillées pour « habiller » les façades et c’est ainsi que naquit la rue des Argentiers. Les terrains de l'autre coté de la route n'étaient pas plantés de vignes mais servaient aux potagers où on cultivait citrouilles, blettes et radis noirs pour assurer la subsistance quotidienne. Une rue vivante et animée en dépit de la pauvreté de ses riverains et qui fut baptisée « des argentiers » par dérision. Une moquerie dont les pauvres Saint-Emilionnais ne s’offusquèrent guère, revendiquant même avec une certaine fierté le patronyme de leur rue.

Théophile Gautier, aux premières pages de son voyage en Espagne décrit, non sans humour, un paysage semblable où « les habitants creusent leurs maisons dans le roc vif et demeurent sous terre, à la façon des anciens Troglodytes : ils vendent la pierre qu'ils retirent de leurs excavations, de sorte que chaque maison en creux en produit une en relief comme un plâtre qu'on ôterait d'un moule, ou une tour qu'on sortirait d'un puits ; la cheminée, long tuyau pratiqué au marteau dans l'épaisseur de la roche, aboutit à fleur de terre, de façon que la fumée part du sol même en spirales bleuâtres et sans cause visible comme d'une soufrière ou d'un terrain volcanique. Il est très-facile au promeneur facétieux de jeter des pierres dans les omelettes de ces populations cryptiques, et les lapins distraits ou myopes doivent fréquemment tomber tout vifs dans la marmite. Ce genre de constructions dispense de descendre à la cave pour chercher du vin. »[2]

On pouvait encore, il n’y a pas si longtemps, visiter ces anciens habitats désertés et voir les traces d’un confort rudimentaire. Malheureusement, on a fini par murer ces habitations typiques qui appartiennent à l’histoire de la cité. On peut deviner leur allure dans la falaise, face aux chais ruinés du couvent. D’autres cavités restent ouvertes mais il ne faut cependant pas s’avancer dans ces carrières qui recèlent de vrais dangers ; certains boyaux ouvrent des puits sur trois niveaux et, des plus profondes entrailles, nulle lumière ne pénètre. Vos cris étouffés se perdraient entre les stalactites et votre téléphone portable ne vous serait d’aucun secours si ce n’est d’éclairer le temps de votre agonie un dédale de parois assassines.


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Notes

[1] Guide du voyageur à Saint-Emilion, p. 120. Voyez la bibliographie.

[2] Théophile Gautier, Voyage en Espagne, Paris, Laplace & Sanchez, s.d., p. 2.