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  • Accès : les catacombes se situent sur la partie gauche de l’église souterraine. On ne peut y accéder qu'au cours de la visite guidée organisée par l'office du tourisme (Tél. : 33 (0)5 57 55 28 28 - st-emilion.tourisme@wanadoo.fr).

A l’époque carolingienne, les catacombes s’étendaient sur une vaste surface que l’extraction de la pierre aux XVIIe et XVIIIe siècles a considérablement réduit. C’est regrettable pour le visiteur mais c’est ainsi : ce qu’il reste aujourd’hui des catacombes, ce n’est que le fond. L’entrée principale devait jadis se trouver au-delà de la chapelle de la Trinité, proche de l’entrée primitive de l’ermitage. Les catacombes de Saint-Emilion sont très anciennes, elles ont été creusées avant l’édification de l’église souterraine et sans doute avant l’an Mil. L’ensemble des galeries, la présence d’enfeus dans et autour des catacombes, laissent entrevoir le formidable complexe funéraire que fut Saint-Emilion à cette époque. De toute évidence, cette nécropole tant aérienne que souterraine s’articule autour de l’ermitage et puise son inspiration dans le mode de vie du saint ermite. Est-ce une raison suffisante pour expliquer la formidable ferveur qui a poussé une centaine d’individus à creuser si profondément la roche ? Car, il faut bien le reconnaître, plus le site est investi par l’archéologie plus il révèle ses différences et ses spécificités.

Investigations après investigations, on s’achemine vers ce que l’on devra bientôt considérer comme l’exception saint-emilionnaise ; le complexe souterrain est unique en son genre en France. Michelle Gaborit[1] explique ces particularités souterraines par un rapport symbolique entre les psaumes de David où Yahvé est assimilé à un roc et Gérard de Sède[2] par une relation symbolique avec Saint Pierre et la polysémie du nom. D’autres pensent qu’en des temps troublés et violents, on a voulu abriter un lieu de culte et de recueillement, d’autres encore que ce creusement suit une mode étayée par les innovations techniques spectaculaires mises en oeuvre pour l’église de Cappadoce, ancien pays d'Asie Mineure aujourd’hui en Turquie.

Pilier des catacombes. Dessin de Jouannet, vers 1823, représentant la colonne supposée taillée pour soutenir des lampes à huile. Cliché : Librairie des Colporteurs.

Jadis aménagées avec cohérence, les vestiges des catacombes offrent encore des éléments remarquables. Deux galeries distinctes sont reliées par un passage coiffé d’une coupole. Deux piliers monolithes sculptés, l’un avec des stries, l’autre avec une croix, sont les derniers témoins d’une enfilade de piliers soutenant le plafond d’une vaste surface. Sur un des piliers, on a réservé deux consoles qui servaient selon Jouannet[3] à déposer des lampes. En revanche, la salle du fond avec l’escalier remontant à une porte est tout à fait moderne. Elle résulte d’un creusement de carrières qui a révélé la présence des catacombes à cet endroit et qui servit longtemps de cave à son propriétaire.

Les sinistres sarcophages

Partout des sarcophages. Nulle part le visiteur ne peut échapper aux orbites vides de la mort. Les cavités sont creusées dans le rocher, au sol et sur les parois. Plus en hauteur, les dernières demeures des enfants et des nouveau-nés avec un espace rond taillé à l’intérieur pour y insérer leur tête. Un creusement anthropomorphique couramment utilisée au XIe siècle. Mais ici, il y en a des centaines place du clocher, place du marché devant l’église, dans les jardins du Plaisance, sur les parois à l’extérieur, dans l’église souterraine et enfin dans les catacombes. On trouve aussi des arcosolia[4], des cénotaphes, des enfeus et des pourrissoirs, arsenal plutôt rare, voire inédit, dans notre région. Nul doute que nous sommes au coeur d’un gigantesque sanctuaire de la mort, actif depuis les temps carolingiens jusqu’aux heures gothiques. Saint-Emilion, cité du vin et des lettres, commune libre et rebelle, fut aussi un centre funéraire. Les corps défunts, en particulier les cadavres d’enfants, convergeaient des lieues à la ronde, le jour comme la nuit, jusqu’ici. Comment et pour quelle raison, on ne le sait toujours pas.

La cheminée des âmes

Il y a peu de temps encore, lorsque on entrait dans les catacombes on était accueilli par un rai de lumière tombant littéralement du plafond, éclairant sur son passage des figures humaines taillées dans le roc, traçant un cercle de lumière au sol et baignant les parois souterraine d’une lueur céleste. Car le trou que nous voyons actuellement débouche sur le cimetière primitif de Saint-Emilion, celui où les plus illustres personnages de la cité reposent depuis au moins un millénaire.

Une hôtellerie a racheté le cimetière pour en faire un jardin et a bouché le puits pour le confort de ses résidents. Lorsqu’on pénètre maintenant dans les catacombes, plus de lumière céleste ni de spectaculaire accueil. Il faut donc « imaginer » seulement ce que nos prédécesseurs contemplaient.

La voici donc cette coupole, élégamment soutenue par trois piliers monolithes (peut-être quatre, voire six jadis). Elle fut creusée dans la roche alors que les catacombes servaient déjà depuis quelques siècles. Jean-Luc Piat, archéologue du bureau d’études Hadès, pense que la confection de la rotonde est contemporaine du creusement de l’église (fin XIe - début XIIe).

Au sommet de cette rotonde, trois personnages semblent sortir de leurs sarcophages pour se donner la main. Le dessin est simplissime, mais l’expression rendue est telle qui semble au spectateur qu’une force invisible aspire les trois amis vers le haut. A bien observer leurs têtes enfoncées et les traits tirés de leurs visages, tandis que leurs épaules et leurs bras s’élèvent, on ressent l’effort d’extraction que ces personnages subissent. Des motifs en dent de scie au dessus de la scène ajoutent à l’effet de tiraillement, d’arrachage.

Evidemment, cette puissante scène, qui le fut plus encore du temps où l’astre tantôt solaire et tantôt lunaire était de la partie, n’a cessé d’intriguer.

L’interprétation la plus évidente est celle de la résurrection des morts. Ici ne sont enrochés que les corps ; les âmes, elles, appartiennent à Dieu qui les réclame et c’est par cet orifice qu’elles regagneront le ciel[5]. D’autres y voient une représentation de la trinité, représentation qui fait défaut à la chapelle éponyme. D’autres encore y voient une représentation primitive qui met en scène des réminiscences païennes. Cette cheminée aurait un pouvoir astral lié à un rite complexe, stationner dessous trop longtemps pourrait avoir des conséquences néfastes (troubles sensoriels et perte de mémoire).

La coupole du Saint Sepulcre La coupole du Saint Sepulcre, également appelée Église de la Résurrection, à Jerusalem a pu être source d'inspiration pour la rotonde de Saint-Emilion. Cliché : Geraint Owen.

Plus rationnellement, Jean-Luc Piat pense que c’est Pierre de Castillon, vicomte ayant un grand pouvoir sur la cité, qui en a ordonné la réalisation. Cette rotonde fut avant tout destinée aux pèlerins bien vivants (et non aux morts) venus se recueillir sur les reliques des saints accumulés dans l’espace souterrain. Souvenir de croisade, cette rotonde serait une imitation de l’église du Saint Sépulcre à Jérusalem qui abritait le tombeau du Christ. Son architecture est semblable : « une coupole ouverte d’un opaïon zénithal, une circulation périphérique autour d’une série de piliers et une même symbolique, la Résurrection. »[6] Intuitivement, ce chercheur pense même que les catacombes servirent de première église au bourg, avant le chantier de la grande église souterraine. Léo Drouyn[7] émet effectivement l’hypothèse de la présence d’un autel entre les deux piliers restant. Il pense aussi que la partie qui rejoint l’église est un agrandissement tardif. Puis, on ajouta la coupole sur ses quatre ou six piliers formant ainsi une chapelle sépulcrale.

Une galerie pourvue d’un escalier tourne autour du puits, éclairée par quatre ouvertures, permettant de descendre dans les catacombes et de remonter facilement depuis le plateau. Ces ouvertures se fermaient par des volets en bois et une porte barrait à mi-chemin l’accès à l’escalier. Le puits de lumière forme le noyau de cet escalier à vis. La petite porte en hauteur qui donne accès à la galerie est encore visible aujourd’hui, elle est recouverte d’un arc plein cintre. Une échelle s’appuyait sur le seuil de cette porte et on voit encore la trace laissée par le frottement renouvelé des montants. Tout ce système élaboré fait dire à Christian Scuiller, de l’Inrap[8], que la rotonde devait fonctionner de pair avec l’église souterraine et le cimetière dit « du Plaisance » au dessus. Si la rotonde ne peut plus être considérée comme un édifice isolé du reste, le fonctionnement de l’ensemble reste pour autant mystérieux. Sans doute cette rotonde servait elle à des liturgies particulières.

La Pierre qui fâche

Au fond des catacombes, une grande pierre gravée a été remisée. Noyée dans la pénombre, elle git, négligée, au milieu des sépultures anonymes. Cette pierre, ce qui est inscrit dessus, est d’une importance capitale pour l’histoire de la cité et, au-delà, pour son identité. Et pour cause : cette pierre est la seule preuve de la présence en ces lieux de l’anachorète Emilion. Elle fut découverte en 1934 alors qu’elle recouvrait une sépulture lovée sous un enfeu, près des deux colonnes sculptées. Depuis elle alimente une vive polémique.

Dans les années 50, le chanoine Tonnellier, de l’académie de Saintonge, se rendit sur place pour examiner la trouvaille. Il posa une large feuille de papier sur la surface gravée et fit un estampage en frottant un fusain gras sur la feuille. Pouvant ainsi étudier à loisir le message lapidaire, il publia une notice en 1952 puis une plaquette en 1976 dans lesquelles il donne la retranscription et sa traduction.

Les dernières phrases de la pierre révélaient qu'un dénommé Aulius, mort en 1014, reposait dans les catacombes « car c’est auprès des reliques qu’il fait vraiment bon se reposer (...) car ici se trouve Emilien et le prêtre Avict qui ont tous les deux pour compagnon S. Valery. »

Cette épitaphe est d’une importance historique considérable : elle prouve qu’en 1014 un notable désirait reposer près de reliques, celles de saint Emilion conservées dans les catacombes. Cette pierre justifiait tout : l’ermitage, le culte, les reliques et par la même la réalité du saint ermite.

Pendant un demi-siècle, cette lecture de la pierre n’a jamais vraiment été contestée. Tout au plus, le Corpus des inscriptions de la France médiévale relevait-il une version quelque peu différente[9]

Or, de nouveaux examens consécutifs de la pierre vont remettre en cause les acquis historiques. Richard Bordes, membre de l’Institut d’études occitanes, se montrera critique en 2004[10] à l’égard des interprétations du chanoine Tonnellier. Il souligne le fait que les lignes au bas de la pierre, les plus importantes pour nous ici, sont des rallonges d’une autre main, ce que ne pouvait ignorer le chanoine. Cécile Treffort, de l’Université de Poitiers, remet en question, quant à elle en 2008, l’ensemble du travail du chanoine[11].

Son nouvel examen de la pierre donne la traduction suivante :

« Costaulus enseigne comme l’apôtre Paul
comblé de richesses à sa naissance
il se fit tout pour tous
Il n’était pas esclave des richesses à lui confié
Ce qu’il avait amassé
Il l’a fait à lui servir
... cinq enfants ... »

Le reste n’est plus lisible, la suite des phrases étant inscrite sur le rebord de la pierre qui ne peut être manipulée pour des raisons de propriété privée. Du coup, rien ne peut être prouvé sur le reste des inscriptions, notamment celles faisant références à Emilion. L’enquête s’est donc poursuivie auprès de la Société d’histoire et d’archéologie de Saint-Emilion qui conserve l’estampage réalisé par le chanoine Tonnellier.

Sur ce document, on voit nettement que le chanoine a repassé au crayon ce qu’il croyait lire, modifiant subjectivement l’estampage. D’ailleurs la reproduction de l’estampage publiée dans la brochure de 1976 est tellement retouchée que l’on peut parler d’un faux. Il n’est pas douteux de penser que Tonnellier, saintongeais comme le fut un temps Emilion, fut animé d’une forte motivation pour faire exister Emilion par cette récente découverte. A-t-il réellement vu ce qu’il dit avoir vu ? N’interprète-t-il pas abusivement des morceaux disparates de phrases ? Les dernières inscriptions ne seraient-elles pas des ajouts tardifs pour cautionner la présence d’Emilion ?

Estampage du Chanoine Tonnelier Le fameux estampage suspect du chanoine Tonnellier d'après un cliché ancien. L'original est conservé par la mairie de Saint-Emilion. Cliché : Librairie des Colporteurs d'après une photographie anonyme.

Dans la réédition de 1976, le chanoine Tonnelier ajoute une note de fin à son ouvrage dans laquelle il se plaint de « l'inconscience sauvage de trop de touristes » qui a dégradé la pierre qui « ne présente plus rien de lisible ». Il termine par « l'estampage que nous avons eu la chance de pouvoir exécuter à temps reste désormais le seul document de cette belle inscription ». Pour Cécile Treffort qui a réexaminé la pierre, le fait qu'il n'y ait effectivement plus grand chose de lisible au bas de l'inscription funéraire n'est pas lié au vandalisme touristique. Elle n'a remarqué aucune dégradation volontaire qui aurait pu être commise entre 1931 et 2008. Le désir de vouloir imposer l'estampage comme exclusif témoignage du message de la pierre pourrait nous faire suspecter le chanoine d'avoir simplement inventé l'allusion à Emilion. Cette suspicion restera toutefois une suspicion tant qu’on n’autorisera pas les chercheurs à soulever la pierre.

En attendant, la datation même de la pierre est aujourd’hui remise en cause. Le D oncial est particulièrement caractéristique du XIIe siècle, comme la qualité du poème épigraphique aux rimes riches et ingénieuses. La date de 1014 devient de ce fait douteuse et il est plus probable qu’elle soit de 1114.

Que reste t’il de certain sur cette inscription monumentale de grand intérêt et d’une rare beauté, perdue au fond d’un couloir vide ? Un nom surtout « Costaulus », représentant du nouveau bourgeois lettré de la cité, et nouvelle piste de recherche pour comprendre l’exceptionnelle activité artistique et intellectuelle de Saint-Emilion au XIIe siècle. Si Aulius conduisait les chercheurs dans une impasse, Costaulus fait des apparitions ici et là[12] et sans doute va-t-il enfin commencer à nous parler.


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Notes

[1] Voyez la bibliographie.

[2] Voyez la bibliographie.

[3] Voyez la bibliographie, p. 30.

[4] Un arcosolium est un type de tombe en forme de niche creusée en demi cercle et utilisée notamment dans les catacombes de Rome à l'époque paléochrétienne.

[5] Comme dans les catacombes de San Gennaro en Italie. Voyez Stéphane Rousseau in Aquitaine historique, n°23, 1996, p. 6.

[6] Jean-Luc Piat, in Le Festin, p. 138. Voyez la bibliographie.

[7] Guide du voyageur, p. 90, voyez la bibliographie.

[8] Lors du colloque tenu en décembre à Saint-Emilion.

[9] in Corpus..., vol. 5, 1974, p. 118.

[10] in Aquitaine historique, n°69, p. 9.

[11] Lors du colloque Ausonius en décembre 2008.

[12] Notamment un acte de donation de possessions à Juillac-le-Coq vers 1120 publié dans le Bulletin de la Société archéologique et historique de Charente, série VI, tome IX, p. 204. Frédéric Boutoulle dans son Duc et la société, p. 318, reproduit un acte de donation d’Olivier, Vicomte de Castillon, daté au plus tard de 1099 où un Costaulus de Vigara de sainte Florence apparaît.