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Au XIXe siècle, une question tourmenta les archéologues : le clocher de Saint-Emilion est-il un édifice en soi ou fait-il partie de l’église souterraine ? La question est pertinente car en Gironde il n’existe que deux clochers isolés, tous deux à Bordeaux : la tour Pey-Berland et la flèche Saint-Michel. La construction de ces clochers monumentaux, à l’écart des églises, est loin d’être une évidence historique pour l’architecture religieuse en Guyenne, c’est même une exception dont on connaît encore mal les motivations[1] . Si on admet que le clocher de Saint-Emilion est isolé, nous aurions une trinité et ce serait le seul hors de Bordeaux. Par une belle journée de juin 1862, les érudits de tous horizons se réunirent donc à l’occasion du 28ème congrès scientifique de France pour trancher tout une série de questions archéologiques en suspens. A la 36e question il fut débattu des clochers isolés de Gironde. Le célèbre archéologue girondin Léo Drouyn écouta patiemment les arguments de ses confrères puis il demanda la parole : « A mon humble avis, oui, le clocher de Saint-Emilion est isolé car… il a été bâti avant le creusement de l’église souterraine.» Pour beaucoup d’archéologues, Léo Drouyn venait de dépasser les bornes. Le clocher bâti avant l’église ! Il ne manquerait plus que ca. Louis Serbat, en 1914[2], en rajoutait une couche : le clocher est celui de l’église souterraine, sa construction était prévue dès le moment où l’église fut creusée ». En 1927, l’abbé Guiraud[3] écrit « Quand l’église monolithe fut en grande partie achevée, on songea à bâtir un clocher. » Le débat reste ouvert mais la concomitance des chantiers semble s’affirmer. Jean-Luc Piat, par ses récentes découvertes, date la construction de l’église monolithe vers 1100-1106[4], ce qui est à peu près l’âge de la base du clocher.

Isolé ou pas, le clocher de Saint-Emilion est une œuvre monumentale prévue pour répondre à quatre nécessités pratiques : servir de repère aux voyageurs de commerce et aux pèlerins de Saint-Jacques, constituer l’axe autour duquel tourne les assolements, mesurer le temps par le battement des cloches et servir de poste d’observation sur tout le pays. A ces fonctions s’ajoute une motivation symbolique : le clocher fait le lien entre le monde souterrain de l’église et le royaume du ciel. Son élan depuis sa base carrée jusqu’à la flèche pointue matérialise l'ascension mystique et chaque étage se veut une étape vers la perfection divine.

L'escalade des siècles

Le clocher d'après une lithographie de Léo Drouyn Vue du clocher depuis la place du marché d'après une lithographie de Ducourneau pour La France ou histoire nationale des départements, 1844. Notez à l'arrière plan le télégraphe que le graveur a placé au sommet de la tour du roi. Il s'agit en réalité d'une mauvaise interprétation d'un moulin à vent dressé par des enfants. Crédit photo : Librairie des Colporteurs.

Une fois franchie la porte de l’entrée et plongé dans l’obscurité, vérifiez si la porte à gauche est encore fermée. A l’heure où nous écrivons, la jolie pièce voutée sur la gauche n’est hélas plus accessible et c’est bien dommage. De l’autre côté de cette porte, c’est l’an 1100. Rien n’a bougé sous la coupole byzantine, sinon que l’on a muré l’espace sous les arcs. A l’origine, le bas était ajouré et le clocher entier reposait sur quatre lourds piliers ornés d’entrelacs, d’échiquiers et de palmettes qui sentent bon le temps des premières grandes abbayes. La pièce fermée ne permet plus, non plus, de voir en son milieu la margelle du puits sans fond. Le trou qu’elle protège s’enfonce dans la roche et perce le plafond de l’église souterraine sous vos pieds, avec d’ailleurs une belle erreur de calcul qui produit un décentrage par rapport aux piliers. Un texte de 1712 dit que par cet orifice on passait les cordes qui rejoignaient les cloches tout en haut, permettant ainsi de sonner les offices depuis l’église souterraine. Et si vous visitez l’église souterraine, vous trouverez facilement grâce à cet orifice quels sont les quatre énormes piliers qui soutiennent tout l’édifice.

L’ascension des 196 marches, autant que pour le beffroi de Douai, va vous mener à un point de vue unique qui embrasse non seulement toute la cité de Saint-Emilion mais aussi la presque moitié du département. Par temps clair, on peut même y voir le Pont d’Aquitaine et par temps vraiment très très clair, les pyramides d’Egypte. On monte par un solide escalier en bois[5] et il est déjà loin le temps où, en 1846, Adèle Battanchon[6] pouvait écrire « L’escalier qui grimpe dans l’intérieur est si usé, qu’il ne forme plus qu’une pente raide et difficile à gravir. De larges crevasses s’ouvrent sous vos pas. »

Aujourd’hui, l’ascension est aisée et chaque marche est un pas de plus dans la course des siècles et des styles :

  • le rez-de chaussée est XIIe,
  • le premier étage est XIIe avec des colonnes romanes et des restes de chapiteaux sculptés pour encadrer les fenêtres murées,
  • le deuxième étage est XIIIe, c’est la salle la plus haute avec la cloche de l’horloge et son système,
  • le troisième étage, octogonal à l’intérieur mais carré à l’extérieur, est XIIIe et la flèche qui le coiffe XVe. Avancez-vous au centre et levez la tête pour contempler les dentelures de la flèche jusqu’à son sommet. Elle paraît bien solide mais on ne peut garantir qu’elle sera là à votre prochaine visite.

En 1617 déjà, six mètres de la pointe furent emportés par un terrible ouragan. Neuf ans plus tard, une partie du clocher tomba sur le parvis. L’année suivante, les jurats firent fermer quelques fenêtres « parce qu’elles menaçoient ruyne ». En 1773, le clocher entier était tombé dans un état si pitoyable qu’il fallait que tous mettent la main à la poche pour le sauver de la ruine : la Jurade, le Chapître et même les habitants. Le procureur tint une réunion publique qui attira la foule et son discours fut un modèle de communication persuasive. Il commença par flatter l’orgueil des Saint-Emilionnais : « Indépendamment qu’il forme le plus bel édifice de la ville, depuis la chute de celui de Saint-Michel de Bordeaux, il est certainement le plus élevé de la province ». Ayant conquis son auditorat, il agita l’épouvantail à angoisses : si le clocher s’écroule, non seulement il emportera sous son poids l’église souterraine devenue église paroissiale mais aussi détruira-t-il toutes les maisons à l’entour et leurs occupants. En 1817, la foudre frappa le clocher, en 1858 et en 1892 de nouvelles réparations furent nécessaires dont les débris vinrent encore un peu enterrer la base. En 1950, on dégagea un peu les remblais et la découverte de tombes et cénotaphes[7] confirma ce que l’on savait déjà par les textes : le clocher repose sur l’ancien cimetière de la cité.

Cette table d'orientation vous permet de comprendre les variations du paysage depuis le sommet du clocher. Crédit illustration : Olivier Boisseau. Panoramique depuis le sommet du clocher

Le clocher de la dévoration

Autrefois, on pouvait librement faire le tour du clocher mais depuis peu une hostellerie de luxe réserve certains pans du clocher à sa clientèle. C’est d’autant plus regrettable que la partie librement accessible est sans intérêt, des contreforts disgracieux y étant accolés. La partie sur laquelle s’attardent les anciens guides touristiques, partie qui est restée à peu près préservée depuis le XIIe siècle est celle à laquelle on ne peut plus accéder. Elle propose un étrange bestiaire sur le thème de la manducation satanique. Ceux qui ont la chance de résider dans l’hôtel peuvent s’amuser à dénicher les victimes une par une : sur le bandeau, entre le rez-de-chaussée et le premier étage, vous devriez trouver un pauvre homme se faisant dévorer la tête par un monstre, sur les chapiteaux, vous verrez surgir un homme nu dont la tête est dévorée par deux serpents. Sur l'autre face de ce même chapiteau, c’est au tour d’une femme de se faire dévorer la poitrine par un crapaud. Philippe Buc[8], chercheur à l'Université de Stanford, est persuadé que ce bestiaire allégorique de la dévoration est, pour la communauté s’extirpant de l’inféodation, une dénonciation de la puissance des seigneurs opprimant les humbles en mangeant leur chair.

Un Clocher entre Bayeux et Genève

Le clocher de Saint-Emilion est un point géodésique important dans l’histoire du traçage des cartes géographiques. Si les latitudes peuvent être mesurées à partir de l'équateur, il n'existe pas de référence naturelle pour fixer l'origine des longitudes. On a donc divisé la terre d’un pôle à l’autre en demi-cercles imaginaires : ce sont les méridiens. Puis les géographes des siècles précédents se sont rendus sur le terrain et, avec beaucoup de patience, ont calculé le tracé exact des méridiens à partir de repères significatifs. Le clocher de Saint-Emilion se voit de très loin et il constitua un point de triangulation de premier ordre pour le tracé de la méridienne de Bayeux.

Plus curieux encore, ce clocher est très proche du point 0… de la Suisse ! En effet, la Suisse utilise encore aujourd’hui un système « CH1903 » défini et introduit en 1903. Il se base sur un ellipsoïde de référence (Bessel 1841) positionné sur l’ancien observatoire astronomique de Berne. Cela permet sur le territoire helvétique de toujours obtenir une latitude inférieure à la longitude sans confusion possible. C’est une convention très pratique : le chiffre le plus petit est toujours la latitude et les coordonnées négatives sont impossibles. En contrepartie, le point 0 est extérieur à la Suisse et vous y êtes. Si vous possédez un GPS, l’expérience est amusante à faire : passez en « Swiss grid », le GPS devrait opter pour le datum « CH-1903 ». Il ne vous reste plus qu’à constater que vous êtes bien au début de la carte suisse.


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Notes

[1] Une hypothèse voudrait que ces clochers isolés soient des "tours charniers". Une troisième tour charnier isolée serait ainsi dressée à Saint-Macaire (Gironde) mais aujourd'hui mal identifiée car rattachée postérieurement au corps principal du bâtiment religieux.

[2] Notes d’archéologie, p. 12. Voyez la bibliographie.

[3] Page 39, voyez la bibliographie.

[4] Le Festin, p. 140. Voyez la bibliographie.

[5] L'escalier de bois remplace-t-il un escalier de pierre disparu ? Difficile à dire. Déjà en 1585, nous trouvons un texte qui faisait défense au sacristain de laisser monter dans le clocher les gens en sabots. "Il s'agissait de ménager l'escalier, qui était en bois", nous dit Jean-Auguste Brutails dans ses Vieilles églises de Gironde, p. 105.

[6] Adèle Battanchon, Souvenirs du Midi de la France – Saint-Emilion, L’Artiste, tome VII, 1846, p. 267.

[7] Un cénotaphe est un tombeau élevé à la mémoire d'une personne mais sans contenir son corps à la différence d’un sarcophage.

[8] Philippe Buc, L'ambiguïté du Livre. Prince, pouvoir et peuple dans les commentaires de la Bible au moyen âge, Paris, Beauchesne, 1994, p. 217 & ss.