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  • Accès : la Commanderie se situe à l'intersection de la rue Guadet et de l'escalier desservant la place Cap de Pont devant l'église des Cordeliers. La Commanderie fait face au bâtiment abritant un bar et lui était rattaché quand la rue Guadet n'était pas percée. Visite libre de l'extérieur, le rez-de-chaussée est un commerce actuellement fermé.

Ce qui est un des plus beaux restes de l’architecture du XIIe siècle en Gironde[1], est aussi un des bâtiments les plus étranges de Saint-Emilion. Considérablement mutilé par le percement de la rue Guadet à la fin du XIXe siècle, le bâtiment se poursuivait de l’autre côté de la rue, par la maison de la Cadène. Il formait un bloc dans la ville, contemporain de l’élévation des remparts (fin XIIe). Sa façade romane, seul vestige à peu près préservé de la physionomie originale (côté escalier), rappelle le style du palais cardinal. Les pierres taillées profitent de l’assise du rocher que l’on distingue encore ; il apparait tel qu’il était lorsque la pente était sauvage. Pour plusieurs chercheurs[2], cette façade est la preuve qu’existait dès l’origine un vaste plan d’urbanisme dont la commanderie fut un des éléments. Ce plan, apparemment pensé et dessiné jusque dans les styles ornementaux, prévoyait une enceinte de réunification (les remparts et leurs six portes) et une enceinte intérieure, traversant la ville, que devait commander ce bâtiment.

D’où son échauguette d’angle XVe siècle, élément d’architecture militaire qui nous indique en creux qu’un danger était à craindre en cet endroit précis. Idem pour le chemin de ronde, bordé d’un parapet, qui part de cette échauguette et qui continue le long du mur (l’arbuste qui dépasse révèle son existence). On croit que ce chemin se poursuivait sur la maison de la Cadène puis communiquait avec le bâtiment de l’autre côté de la rue par l’arceau qui l’enjambe.

La Commanderie La Commanderie avant le percement de la rue Guadet. Elle communique avec la maison dite de la Cadène dont la tour est reconnaissable à l'arrière plan de notre gravure. D'autres dessins de Léo Drouyn témoignent de l'aspect unifié des bâtiments aujourd'hui détruits. Cliché : Librairie des Colporteurs.

Un complexe fortifié en pleine ville, à l’écart de la tour du roi, pourquoi pas, disent encore d’autres auteurs. Mais cela ne suffit pas à percer les secrets de ce curieux monument. Un détail intrigue, encore aujourd’hui, les tenants de l’hypothèse d’un édifice autonome non chargé de la défense de la ville : le pilier de la grande salle. Et en effet, si vous pénétrez dans la boutique du rez-de-chaussée, vous apercevrez un énorme pilier rond en belles pierres, couronné d’un chapiteau et pourvu de corbeaux soulageant la poutre. Les deux étages supérieurs ont eux-aussi des piliers qui reposent sur celui massif du rez-de-chaussée. Si cet appareillage et la charpente sont du XVe siècle, il est presque certain que le piler du bas est d’origine.

Cette disposition témoigne d’une volonté de dégager la surface pour constituer une grande salle[3]. Léo Drouyn[4], qui a connu le bâtiment avant sa terrible mutilation, témoigne d’une autre singularité : cette grande pièce n’avait pas d’ouverture donnant sur l’extérieur. On y descendait par un escalier droit qui rampe contre le mur intérieur. La salle était éclairée par de longues ouvertures en meurtrières comme on en voit encore la trace sur le coté. A quoi servait cette grande salle, pourquoi préserver tant d’espace vide ?

Plus étrange encore, lorsqu’on perça la rue Guadet, les terrassiers mirent à jour de nombreux silos creusés dans la roche tapissant le sous-sol de la Commanderie. Une hypothèse veut que ce bâtiment fût le lieu de commandement militaire de la cité. Les riches décorations romanes visibles encore pour une ou deux décennies, en particulier sur les fenêtres plein cintre séparées par une colonne, montrent des feuilles, des dents de loup, des zigzags et même, sur un tympan, une étoile enveloppée d’un cercle orné de têtes de clous. On imagine alors des officiers logeant ici avec une garnison à demeure contrôlant la rue des Grands Bancs (aujourd’hui rue de la Cadène), rue principale de Saint-Emilion jusqu’au XIXe siècle.

Voilà pour l’hypothèse admise. Il en est une autre que l’on murmure dans les rues de la cité mais qu’on ne veut guère clamer. Ces ruines émouvantes seraient celles d’une commanderie templière.

L’Ombre des Templiers

Saint-Emilion fut un grand centre intellectuel, spirituel et commercial. La profusion des ordres représentés ne permet pas d’exclure une appartenance templière à ce curieux édifice que l’on appelle traditionnellement la commanderie.

Les templiers étaient évidemment fortement implantés dans le Midi et la Guyenne n’était pas en reste. Non loin d’ici, la ville de Sainte-Foy-La-Grande possédait une puissante commanderie templière. Pour Saint-Emilion, nous n’avons pourtant qu’un faisceau d’indices que chacun interprète selon ses convictions. Gérard de Sède, et après lui François Querre, donnent un bon nombre de preuves en faveur d’une attribution templière, que l’on découvrira avec intérêt dans leurs ouvrages respectifs. Nous n’en retiendrons ici que trois.

La fameuse étoile prisonnière d’un cercle, remarquable jadis sur le tympan d’une fenêtre aujourd’hui trop érodée, ressemblait beaucoup au pendentif templier en cuivre trouvé lors de fouilles dans l'église de Brélévenez en Bretagne et encore sculpté sur le dallage de cette même église. L’église souterraine de Saint-Emilion, quant à elle, abrite un enfeu au fond duquel est taillée une croix cerclée dont l’origine templière n’a jamais été mise en doute. Quant à la rotonde de cette même église souterraine, elle fait éminemment penser au Saint Sépulcre. Les templiers ayant pour habitude d’élever dans leurs commanderies des chapelles représentant de la rotonde de Jérusalem, on ne peut totalement écarter l’idée d’une présence templière à Saint Emilion.

Sceau templier Ce sceau reproduit l'emblématique figure templière des deux cavaliers sur leur unique monture. Ceux qui voient dans Saint-Emilion une cité templière ne manquent pas de souligner l'analogie avec les Gémeaux et le Sagittaire figurant au coeur de l'église souterraine. Cliché : Wikimedia Commons.

Mais en l’absence totale de texte, il est hardi d’aller plus loin, de considérer que les templiers sont les bâtisseurs de la cité fortifiée, que Saint-Emilion est en quelque sorte la Couvertoirade du Grand maître Bertrand de Blanquefort, que la ville et ses monuments forment un temple initiatique à ciel ouvert, que le plan de la cité correspond à un rayonnement astrologique, que le legs des templiers profite encore aujourd’hui aux héritiers alchimistes, aux initiés franc-maçons et à quelques sociétés secrètes...

Admettre que la commanderie ait pu être templière, peut se limiter à lui accorder une simple fonction d’enclos urbain pour une exploitation indirecte des terres avoisinantes. Les terres pourraient alors avoir été exploitées par des tenanciers auxquels on consentait des baux comme à Cours en Agenais, par exemple[5]. La commanderie pouvait aussi jouer un rôle bancaire, commercial et foncier, voire assurer l’hébergement des pèlerins de Saint Jacques bien que le risque de contagion au coeur de la cité rende la chose moins probable.


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Notes

[1] selon l’expression de Henri de Marquessac dans son ouvrage sur les Hospitaliers de St-Jean de Jérusalem en Guyenne depuis le XIIe siècle, p. 45.

[2] Louis Serbat, Ezechiel Jean-Courret, Pierre Bertin-Roulleau, etc.

[3] Voire trois grandes salles dans la mesure où les étages répliquent l’espace du bas.

[4] Guide du voyageur, p. 135. Voyez la bibliographie.

[5] Lire à ce sujet Jacques Dubourg, Les Templiers dans le Sud-Ouest, Bordeaux, sud-Ouest, 2001, Isbn 2879014514, pp. 72 & ss.