Podcaster votre visite !



  • Accès : Depuis la rue Guadet, prendre un des petits escaliers qui rejoignent la rue de la Porte Brunet ou, depuis la porte Brunet, descendre la rue vers la ville, laissez la rue de la liberté sur la gauche, poursuivre jusqu’à atteindre la chapelle. L’entrée est sur la droite.

Le nom du couvent vient de leurs occupants, les Cordeliers, qui sont en réalité des frères franciscains suivant les préceptes que François d'Assise développa en 1210. On les appelle «Cordeliers » depuis la septième croisade à cause de leur vêtement, fait de gros drap marron ou gris et d'une ceinture de corde[1] armée de nœuds de distance en distance et tombant presque jusqu’aux pieds. Les croiser dans les rues de Saint-Emilion les nuits de brume, leur visage caché dans l’ombre de leur capuche, pouvait impressionner les jeunes esprits. Mais à la vérité, ils étaient plutôt sympathiques à l’instar de leur réformateur Olivier Maillard, vivant dans la pauvreté et la foi. Rabelais fut un des leurs dans les années studieuses où il apprit le grec non loin d’ici[2]. Il n’y a guère que Jean-Pierre Camus, évêque de Bellay, pour ne point trop les aimer. Le jour de la Saint-François, invité à faire un sermon dans leur communauté, il s’adressa à eux ainsi :

« Mes Pères, admirez la grandeur de votre Saint : ses miracles dépassent ceux du fils de Dieu. Jésus-Christ, avec cinq pains et trois poissons ne nourrit que cinq mille hommes une fois dans sa vie et Saint François, avec une aulne de toile, nourrit tous les jours, par un miracle perpétuel, quarante mille fainéants. » [3]

Cordeliers d'un manuscrit Cordeliers priant devant un lutrin vers 1430, enluminure extraite du Manuscrit 04 de la B. M. de Chambéry (folio 385). C'est à une scène de ce genre que l'on pouvait assister ici même au XVe siècle.

Les Cordeliers s’installèrent d’abord à l’extérieur de la ville, comme les Dominicains de la Grande muraille, à une époque où les temps étaient relativement pacifiés. Officiellement, on ne sait pas très bien où ils étaient, probablement de l’autre côté des fossés de la ville entre le palais Cardinal et la porte Brunet. Officieusement, c'est-à-dire pour les vieux Saint-Emilionnais, cela ne fait aucun doute : ils étaient au lieu dit « Les Menuts » parce que Menut, en gascon, signifie « petit » ou « détail » et que c’est le surnom des Cordeliers (les frères mineurs en français). Et les plus anciens vous diront qu’il n’y a pas si longtemps que ça, avant qu’on ne laboure mécaniquement, on voyait encore les restes de l’église sur le terrain qu’occupe maintenant le clos des Menuts.

Vue aérienne de l'ancien couvent Sur cette vue aérienne cliquable, on distingue l'emplacement extra-muros de l'ancien couvent des cordeliers. Source : geoportail / IGN.

Avec les guerres qui ravageaient la région au XIVe siècle, opposant les rois de France aux Ducs d’Aquitaine, la vie devint rapidement impossible de ce coté-ci des murailles. Lors des terribles affrontements qui opposèrent les seigneurs de Guyenne aux Comtes d’Eu et de Guines en 1337, il est probable que le couvent fut pillé et ruiné une fois de trop[4]. En 1338, ils obtiennent le droit d’habiter intra-muros, en 1343 le pape leur accorda la permission de transférer le couvent en ville puis en 1383, le roi d’Angleterre leur céda définitivement une parcelle constructible. A partir de ce jour, les Cordeliers ont toujours occupé ce lieu, soit pendant quatre siècles jusqu’à la Révolution de 1789 où ils n’étaient plus alors que quatorze[5]. A cet époque, le couvent compte une église, la cour d’entrée, un chai, un cuvier, une cave, un jardin et un corps de logis avec six chambres[6]. En fait, depuis leur entrée en ville en 1338 jusqu’à l’édification du couvent en 1383, les Cordeliers ont toujours occupé le même terrain qui se situe, curieusement, à l’aplomb de leur ancienne installation… mais du bon côté du mur.

Des bulles sous le cloître

Avant de rentrer dans l’enclos du cloître, on peut s’attarder quelques minutes devant la porte de leur église. Cette porte s’ouvrait sur la petite place où vous êtes qui était la tête du pont de Bravet[7] et qui se nomme aujourd’hui la place Cap-de-Pont. Il y avait là un bâtiment que les Cordeliers occupèrent le temps que le lieu soit définitivement à eux. En 1338, ils édifient d’abord une chapelle, entre 1343 et 1374 ils s’attaquent au cloître et à une partie du couvent et plus tard, vers 1400, ils transforment la chapelle en l’église actuellement visible. Mais les restes des bâtiments antérieurs sont prisonniers des murs qui se lisent comme un roman architectural[8].

Prenez le temps d’examiner le portail. De curieuses têtes joufflues que vous n’aviez pas encore remarquées vont apparaître, des plantes médicinales se dessineront sur les chapiteaux, de gracieuses et fines colonnes toriques[9] se ploieront sous vos yeux pour former un tympan ogival. Par contre, vous ne verrez plus ni le bas-relief du tympan ni la rosace du trou béant au dessus, l’un et l’autre ont disparu.

Entrons par la droite. Vous traversez une place de ferme. Rien de spectaculaire à priori, sinon que sous le sol, à 17 mètres de profondeur, des centaines de bouteilles de Crémant reposent dans le silence des caves. Il est possible de descendre dans ces caves en s’adressant au comptoir dur votre droite qui vend aussi ce crémant que vous pouvez déguster dans le jardin des Cordeliers. C’est en été, à l’ombre des feuillages et face aux ruines, une manière incomparable de s’offrir un moment de luxe pour un moindre prix. Boire ce vin pétillant et bien frais dans un des plus beaux endroits de Guyenne fait voir la vie sous un angle bien agréable. Les panneaux troués disséminés dans le jardin ne servent pas qu’à ranger les bouteilles vides. Ils servent plus utilement sous vos pieds car ils tiennent les bouteilles vieillissantes en cave de la manière la plus pratique qui soit pour les tourner sur elles-mêmes, un remuage quotidien qui assure une bonne effervescence.

Repas aux Cordeliers Depuis la fin du XIXe siècle, le cloître est un lieu de rendez-vous mondain privilégié pour se rafraichir avec le "champagne local".

Se promener autour du cloître n’est pas toujours possible en raison de consolidation des travaux en cours (depuis longtemps déjà). Le jour de votre visite, nous espérons vraiment que vous aurez l’occasion de flâner entre les fines colonnes géminées[10] du cloître. Il n’est pas sans rappeler celui de la Collégiale.

Quelques détails singuliers sont à remarquer :

  • Les colonnes sont monolithes, c'est-à-dire taillées dans une seule pierre du socle au chapiteau. Sur les abaques (la partie supérieure du chapiteau des colonnes) on peut chercher les petits écussons dissimulés que personne ne remarque en général.
  • Le lieu offre un agréable mariage des styles. Les arcs plein cintres réalisés au milieu du XIVe siècle sont de style roman tandis que les arcs en ogive au fond sont d’un style gothique du XVe siècle.
  • La galerie que formait le cloître était couverte d’une charpente. On le sait parce qu’il reste les corbeaux, ces pierres en saillies qui soutenaient les poutres.
  • Cette petite tour pittoresque qui s’élève dans l’angle au fond, c’était le clocher. Elle est là depuis les premiers temps (milieu XIVe) et repose sur deux arcs superposés se coupant à angle presque droit et rajoutant à son aspect fantastique.
  • Le grand escalier que l’on voit au fond à droite est celui par lequel les moines montaient à l’étage où un corridor desservait les cellules. La plus grande était sans doute celle du Gardien (nom donné au supérieur d'un couvent franciscain). On le croit à cause de la belle cheminée ornée de deux dragons portant une couronne.
  • Au milieu, une baie en arc brisée et moulurée accostée à des baies secondaires sur le même modèle marque l’entrée de la salle capitulaire, lieu de réunion de la communauté pour régler les affaires importantes[11].
  • Les vestiges de l’église, derrière le cloître sont particulièrement pittoresques : le grand arc très pur qui traverse l’église d’un mur à l’autre, des colonnes sans chapiteaux, les fenêtres du fond avec leur élégant remplage gothique aux quatre-feuille, la chapelle latérale avec ses traces de peintures[12], les niches de l’église et de la chapelle, le chemin empierré qui s’enfonce sous le chœur jusqu’aux caves médiévales.
  • Une niche garnie de consoles près du mur de façade paraît un vestige insolite. En réalité, ce sont les restes d’une armoire à tablettes qui appartenait à l’étage supérieur, aujourd’hui disparu.

Les cordeliers et leur pressoir Très étrange photographie du XIXe siècle, presque surréaliste, où un cheval actionne un mécanisme souterrain, sans doute un pressoir, au beau milieu du cloître. Cliché Comte Henri de Lestrange

Un haut lieu romantique

Lorsque Saint-Emilion tomba dans l’abandon et que le lierre commença à envahir les ruelles et grimper sur les monuments, le cloître devint le lieu de rendez-vous prisé des amoureux et, les soirs de pleine lune, d’originaux de toute sorte. Cet assemblage de ruines de style gothique (qui promet son lot de vampires et de créatures) avec les ruines romanes (qui abritent l’esprit des dragons et enchanteurs, princesses et chevaliers) a sérieusement stimulé les imaginations. Il faudrait un livre entier pour conter toutes les histoires qui se sont déroulées entre ces murs. Voici la description qu’en donne un auteur[13] du XIXe siècle :

« Un silence lourd et presque effrayant pèse sur ces pieuses ruines qu'habite seul maintenant l'oiseau de nuit. A l'aspect de ces murs croulants, de ces pierres brisées et moussues, de cette végétation capricieuse et sauvage formant au-dessus du cloître un dôme presque impénétrable aux rayons du soleil, le cœur se serre peu à peu malgré lui, et on ne sait quelle mélancolique tristesse vous envahit, comme si l'on était tout à coup transporté dans cette solitude si lugubrement chantée par le prophète des Lamentations. Et cependant il y a une poésie infinie au fond de tout cela ! »

Les Cordeliers vus par Bertall Gravure de Bertall pour le livre "La vigne autour des vins de France" représentant une famille en visite au couvent des Cordeliers vers 1877.

En 1831, quand fut créé à l’Opéra de Paris Robert le Diable, un opéra de Giacomo Meyerbeer sur un livret d’Eugène Scribe et Germain Delavigne, on reproduisit le cloître de Saint-Emilion pour y placer la fameuse scène des ruines du couvent de Saint-Rosalie[14]. Robert, frère de lait d’Alice qui incarne la pureté, est le fils de Satan et d’une mortelle. Dans le quatrième acte, Satan demande aux nonnes mortes qui ont brisé leurs vœux de sortir de leur tombe. Le succès remporté fut si considérable que l’Opéra de Paris fit fortune. « C'est un art aussi, c'est même un grand art que celui de la décoration ! Croyez-vous que le cloître des nonnes n'ait pas été pour quelque chose dans le succès de Robert le Diable ? », s’enthousiasme Alexandre Dumas dans le sixième chapitre de ses Causeries.

Symbole romantique, le lieu l'est resté dans l'imaginaire du XXe siècle et, en 1956, Pierre Gaspard-Huit ne manqua pas de faire traverser le cloître par ses acteurs dans La mariée était trop belle avec Brigitte Bardot et Micheline Presle.

L’autel XVIIIème siècle de la chapelle fut à lui seul l’objet de bien des spéculations romantiques. Identique à l’autel Saint-Nicolas enfoui dans la pénombre de l’église souterraine, on lui donne un sens occulte comme il baigne ici dans une lumière tamisée, les pieds recouverts de mousse. Dans les serpents qui s’échappent en volutes, on a vu tour à tour une invitation lubrique de Mélusine, un tabernacle de rituel pour sociétés secrètes ou encore un laraire d’initiation alchimique[15].

Combien d’imaginations ces ruines désolées frappèrent de leur sceau ? Peut-être François-René, vicomte de Chateaubriand, figure emblématique du romantisme français. Chateaubriand était l’ami de Raymond de Sèze, descendant d’une vieille famille de Saint-Emilion, un magistrat qui plaida avec courage la défense de Louis XVI devant la Convention.

S’il n’est pas certain que Chateaubriand mît un jour les pieds dans le cloître, en revanche il est vraisemblable qu’il en connaissait l’existence. Le plus troublant est que, caché dans une petite niche au dessus de l’autel de la chapelle, une main inconnue[16] a patiemment tracé au XIXe siècle cet extrait du chapitre V du Génie du Christianisme :

« Sacrés débris des monuments chrétiens, vous ne rappelez point, comme tant d'autres ruines, du sang, des injustices et des violences ! Vous ne racontez qu'une histoire paisible, ou tout au plus que les souffrances mystérieuses du Fils de l'Homme ! Et vous, saints ermites, qui pour arriver à des retraites plus fortunées vous étiez exilés sous les glaces du pôle, vous jouissez maintenant du fruit de vos sacrifices ! S'il est parmi les anges, comme parmi les hommes, des campagnes habitées et des lieux déserts, de même que vous ensevelîtes vos vertus dans les solitudes de la terre, vous aurez sans doute choisi les solitudes célestes pour y cacher votre bonheur ! »

Ironie de l’Histoire

Ce couvent est donc un monastère de frères franciscains surnommés « Cordeliers ». Ces Cordeliers représentaient un ordre rival des Dominicains qui bénéficiait eux-aussi d’un surnom « les Jacobins » parce qu’ils avaient installé leur premier couvent parisien rue Saint-Jacques. Les deux ordres se toléraient mais ne s’aimaient guère. Or, en venant s’installer intra-muros , les Cordeliers ne trouvèrent pas mieux que de se coller aux Jacobins. Seule la petite ruelle, la « rulière Gabardèle »[17] séparait les deux couvents. La chose est suffisamment rare pour être signalée. Quatre siècles après ce rapprochement des couvents, donc, nait à Saint-Emilion un petit garçon nommé Marguerite Élie Guadet qui allait prendre les rênes du pouvoir en 1792 et devenir un célèbre révolutionnaire. Elie Guadet faisait partie au début de la Révolution du club des Jacobins, ainsi nommé parce les membres se réunissaient dans le couvent des Jacobins de Paris. Il allait vite entrer en discorde avec un autre mouvement révolutionnaire, le club des Cordeliers, ainsi nommé car les membres se réunissaient dans l'ancien réfectoire du couvent des Cordeliers de Paris. Jacobins et Cordeliers fondèrent divers mouvements qui s’opposèrent longtemps sur les bancs de la convention jusqu’au moment où les Cordeliers provoquèrent la chute du parti de Guadet (les Girondins), instaurèrent la Terreur et traquèrent Elie jusque dans les murs de Saint-Emilion[18] avant de l’envoyer à la guillotine à Bordeaux le 17 juin 1794. Saint-Emilion a parfois des résonnances symboliques inattendues.


Le Guide de Saint-Emilion

Aidez nous à maintenir le site ouvert à tous, sans publicité et gratuit.
Commandez notre guide de Saint-Emilion (12€, envoi gratuit) au format pratique et tout en couleur.
Ou faites un don de quelques euros en cliquant sur le lien dans la colonne de droite.

Merci, et n'oubliez pas de passer nous voir à la Librairie des colporteurs, 5 rue de Thau à Saint-Emilion.

Des questions ? Ecrivez nous !

Notes

[1] Ce serait Jean de Beauffort qui leur aurait donné cette appellation

[2] Au couvent des cordeliers de Fontenay-le-Comte.

[3] Guillaume-Thomas-François Raynal, Noël-Jacques Pissot & Laurent Durand, Anecdotes littéraires, tome I, p. 155.

[4] Curieusement, Joseph Guadet nous dit que ce sont les magistrats de Saint-Emilion qui ordonnèrent la destruction du couvent. Joseph Guadet, Saint-Émilion, son histoire et ses monuments, deuxième partie, p.67. Voyez la bibliographie.

[5] A la Révolution, l’ordre fut interdit en France. Le bâtiment devint bien national et on dispersa les occupants. Ce n’est qu’en 1850 que l’ordre des Cordeliers fut à nouveau autorisé en France mais personne ne revint réclamer le couvent de Saint-Emilion.

[6] D’après l’état des biens nationaux du 5 octobre 1790.

[7] Caput pontis Braveto, nous renseignent les rôles gascons. En passant par les caves, on nous assure qu'on peut encore voir des arches du pont.

[8] Si vous voulez retrouver les indices des différents bâtiments, voyez Léo Drouyn, Guide du voyageur à Saint-Emilion, p. 132. Voyez la bibliographie.

[9] En architecture, un tore correspond à une moulure ronde, semi-cylindrique, entourant le pied d'une colonne ou d'un pilier.

[10] En architecture « géminé » se dit pour des baies, des arcades ou des colonnes groupées par deux sans être directement en contact.

[11] Capitulaire vient du mot latin capitulum, qui veut dire "tête" ou "chapitre".

[12] Ces traces sont celles d’une litre de la famille de Gères. Léo Drouyn décrit très bien les armes dans son Guide du voyageur, page 133. Voyez la bibliographie.

[13] Maurice Graterolle, Une ville curieuse, pp. 109-110. Voyez la bibliographie.

[14] A dire vrai, si Emile Prot en est persuadé, Germain Bapst dans son Essai sur l'histoire du théâtre affirme que c’est le cloître de la cathédrale Saint-Trophime d'Arles qui a inspiré ce décor (p. 550). Les deux se ressemblent.

[15] Voyez par exemple les hypothèses de Gérard de Sède ou François Querre décrites dans leurs ouvrages figurant dans notre bibliographie.

[16] Maurice Graterolle in Une Ville curieuse, p. 108, y reconnaît une main féminine.

[17] Il serait intéressant de connaître l’origine toponymique de Gabardèle.

[18] Voyez La Mort des Girondins dans la bibliographie.