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  • Accès : les vestiges extérieurs du couvent sont visibles depuis le haut de la rue Guadet, à hauteur de la mairie. En revanche, ses portes ne sont ouvertes que lors de manifestations, le plus souvent publiques. Tentez votre chance.

Lorsqu’au XIVe siècle les Dominicains quittèrent définitivement leur couvent à l’extérieur de la cité, dont il ne reste plus que le superbe vestige au milieu des champs que l’on nomme la Grande muraille, ils demandèrent à s’installer en ville. La densité urbaine étant déjà importante, il a fallu attendre qu’en 1378, Jean, Seigneur de Neuville, lieutenant-général pour le roi en Guyenne, leur cède un terrain compris entre l’impasse des Ayres[1] et l’impasse de la Groulette[2] et s’étendant de la rue des Grands bancs (aujourd’hui rue Guadet) aux murailles de la ville. En échange de cette concession, les frères devaient dire une prière pour le Roi tous les 7 décembre à perpétuité. Le pape Boniface IX confirme l’autorisation en 1389 puis 1397 mais, toutefois, ils n’en prirent définitivement possession qu’en 1402[3].

Intérieur de la salle des Dominicains Derrière la porte de la salle des Dominicains. Cliché : Librairie des Colporteurs.

Ils restèrent là quatre siècles, préservant le foncier de tout traçage de voies. Lorsqu’on regarde le plan de Saint-Emilion, on voit nettement l’empreinte pleine laissée par l’emprise du couvent sur un quartier entier. Voici comment sont décrits les lieux lors de l’inventaire des biens nationaux en 1791 : « plusieurs bâtiments, une église, deux sacristies, cour d'entrée, un grand corps de logis composé dans le bas : d'un corridor, réfectoire, deux salles, deux petites chambres, cuisine, office et une souillarde, puits et jardin ; dans le haut : d'un corridor, cinq chambres, une bibliothèque, une petite chambre pour les archives et une pour l'infirmerie..., contenant le tout treize cent trente-six toises carrées de six pieds chacune, pied de Roy [4]

Inscriptions salle des dominicains

Malgré l’importance de cet établissement religieux, il ne reste plus grand chose de visible. Les restes de l’église conventuelle portent désormais le nom de salle des Dominicains, les jacobins étant des religieux dominicains. On peut encore admirer dans la rue Guadet le beau portail fin XIVe - début XVe de la chapelle avec ses élégantes fenêtres et ses grandes arcades. Deux niches gothiques vides encadrent la porte de la nef méridionale, sur leur socle on distingue des inscriptions en lettres gothiques. La seconde signifie P : Priez pour nous, la première est plus rebelle à l’interprétation. Remarquez aussi les écussons sur les chapiteaux du trumeau. Sur la gauche, le bâtiment moderne du Couvent des Jacobins, englobe quelques vestiges plus anciens.

Cette église ne se visite normalement pas mais étant donnée sa transformation en salle de réception, elle est fréquemment ouverte pour des manifestations. L’intérieur n’a presque rien gardé de l’aspect original mais les aménagements réalisés avec goût en font un espace très agréable. D’élégants piliers soutiennent les arcs brisés qui séparent les nefs tandis qu’un vitrail moderne projette ses couleurs lumineuses sur le sol dallé. Au fond de la salle, comme souvent dans les établissements religieux de Saint-Emilion, un escalier donne accès au réseau de carrières sous la ville.

C’est dans cette église que l’on vénérait la statue de Saint-Valery en bois polychrome. Cette représentation du patron des vignerons, supposée miraculeuse, est actuellement conservée dans l’église de la Collégiale. D’après Léo Drouyn[5], la fête du saint « attirait à Saint-Emilion un si grand concours de pèlerins de tout âge et de tout sexe, que les maisons et les hôtelleries étaient insuffisantes pour les loger ; on répandait de la paille dans les galeries du cloître de l’église Collégiale, où tous ceux qui n’avaient pu trouver de gîte se couchaient pêle-mêle. »

De l’autre côté, les jardins s’étendent jusqu’aux murailles de la cité. Ces dernières n’ont plus leurs élévations défensives ; les jacobins obtinrent en 1740 une permission de la Jurade pour raser le mur à hauteur d’appui. Dans le jardin s’élève encore le clocher carré, en partie démoli, que l’on appelait communément « la tour des Jacobins ». On a placé dans ce jardin un petit canon pas très ancien.

La Fabrique de cloches

L’église fut saisie sous la Révolution puis transformée en atelier de poudres et salpêtres. Antoine Vauthier s’y installa pour fondre des cloches. Par la suite, l'église fut rebaptisée "Chez Nous" et accueillit gymnastes et théâtre. Finalement, le syndicat viticole la racheta pour la transformer en salle de réception.

Publicité Vauthier Cloches L'intérieur de l'atelier de fonderie de cloches d'après une publicité du temps. Cliché : Librairie des Colporteurs.

L’épisode de la fonderie de cloche a laissé un souvenir durable car la renommée des cloches fabriquées à Saint-Emilion se répandit bien au-delà de la juridiction. Lorsqu’Antoine Vauthier s’installa en 1864, l’église n’avait plus de toiture et menaçait ruine. Il récupère la marquise de la gare de Libourne et la fait monter en couverture de l’église des Dominicains. Antoine Vauthier creuse aussi deux fosses pour installer les moules des cloches, monte trois fourneaux et suspend des grues de diverse puissance. Il élève enfin une cheminée en brique qui vient doubler et dépasser le clocher de l’église. Etienne Emile Vauthier assiste son père dans la fabrication des cloches et, ensemble, ils donneront leur carillon aux églises de Libourne et Branne pour exemples dans la région, et plus loin : Saint-Pierre de la Martinique, Saint-Paul de la Réunion, Rufisque (Sénégal), Buenos-Aires, Montevideo, Travancore (Inde), Chaguanas (Antilles), etc. Entre 1848 et 1914, année de la fermeture définitive, les Vauthier livrent plus de 1000 cloches à travers la France et le monde.

Tensions autour d’un puits

Un peu plus loin, contre le mur de la place du Chapitre et des Jacobins[6], peu avant la bouche à incendie, existait un puits appartenant au couvent qui eut doublement l’occasion de faire parler de lui. « Il était si peu commun, nous dit Emile Prot[7], en forme de corbeille, qu’il était en instance de classement par les Monuments historiques quand, sans préavis ni délibération du conseil municipal, il fut prestement démoli. » La raison de ce nouveau saccage fut que l’on avait besoin de pierre pour remblayer le chemin.

Vitrail de la salle des Dominicains Le beau vitrail de la salle des Dominicains. Cliché : Librairie des Colporteurs.

Autre affaire, au XVIIIe siècle, en 1782 précisément : ce puits était mitoyen et les habitants de la ville venaient y chercher leur eau de consommation. Or, les frères dominicains creusèrent une profonde excavation de l’autre coté du mur, dans le terrain leur appartenant. Les eaux de pluie y stagnèrent et s’infiltrèrent tant dans le puits que l’eau devint non potable. Ceci ne manqua pas de soulever la colère des habitants, d’autant que les frères avaient à leur disposition deux puits intra muros qui les mettaient à l’abri du besoin en eau potable. Les Jacobins se défendirent en arguant du fait que la place leur appartenait et qu’ils avaient l’intention d’y reconstruire la fournière qui existait jadis et dans laquelle ils faisaient cuire leur pain[8].

D’après le dossier de cette affaire conservé aux archives municipales, les esprits s’échauffèrent à mesure que la procédure d’enquête trainait en longueur. Tant et si bien que « le sieur Guadet, maire, en robe de chambre et en bonnet, jambes nues se transporta sur le local, à trois heures du matin (...) et se servant de termes indécents et tutoyant le répondant menaça de mettre tout le monde en prison ». On combla finalement l’excavation.


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Notes

[1] Il est amusant de noter que le couvent des Dominicains à Bordeaux est aussi situé rue des Ayres. Ce mot, d’origine occitane, désigne un petit terrain inculte, parfois utilisé pour le battage des moissons.

[2] Le quartier s'appelait le Graulet ou la Groulette au moment de la cession.

[3] Lettre patente du 12 août 1402 d’Edouard de Nalhies, gouverneur de Guyenne.

[4] Soit 5 ha environ d’après Claude Pribetich Aznar, Mesurer les bâtiments anciens, in Histoire & mesure, vol. XVI, n° 3-4, Paris, Ehess, 2001.

[5] Guide du voyageur, p. 140. Voyez la bibliographie.

[6] Autrefois place des R.R. P.P. Jacobins, puis place Bonneau, puis place Branly.

[7] Revue historique et archéologique du Libournais, tome XXXVI, n° 130, Libourne, 1968, p. 120.

[8] En effet, Emile Prot témoigne de l’existence de fondations sur cette place, bien visibles avant qu’elle ne fut goudronnée en 1966. Op. Cit, p. 121.