Podcaster votre visite !





  • Accès : On ne peut accéder dans l'église souterraine qu'au cours de la visite guidée organisée par l'office du tourisme (Tél. : 33 (0)5 57 55 28 28 - st-emilion.tourisme@wanadoo.fr).

Plusieurs autels de la fin du XVe siècle jusqu’au XVIIIe siècle allègent un peu l’atmosphère oppressante. On trouve la réplique de l’autel XVIIIe, ici placé dans la chapelle saint Nicolas, dans l’église du couvent des cordeliers. François Querre, et avant lui Gérard de Sède[1] y voient une étrange coïncidence. Nicolas (des vocables grecs Niké et Laas) est littéralement le vainqueur de la pierre, l’initié. Ils distinguent sur cet autel plusieurs éléments alchimistes tels la coquille Saint-Jacques (Jacques est le patron des alchimistes) et les serpents qui s’échappent en volutes de flacons hermétiques (symbole du mercure). L’autel est donc une étape sur le parcours initiatique que propose le temple de pierre et, au-delà, la cité entière.

Cet espace sombre et austère fut aussi égayé par des peintures murales, des boiseries et des tentures comme le laissent supposer les restes d’enduits, de cavités, de trous de clous, de niches... Aujourd’hui, ce sont les seuls imposants piliers, tels une forêt de pierre bien alignée, qui absorbent les regards et dévorent l’attention. Essayez tout de même de repérer les quelques éléments sculptés que presque chacun d’entre eux conserve. Ici une croix en creux à l’intérieur duquel un crucifix avait été peint, là une inscription consacrant l’église au culte de Saint-Emilion le septième jour avant les Ides de décembre[2]. La date de cette inscription n’est pas donnée : peut-être 1080, si on s’en tient à la date indiquée dans la Charte consacrant l’église comme lieu de culte par Goscelin. Voyez aussi les cavités creusées pour y déposer des reliques (certaines sont encore murées), l’enfeu avec sa remarquable croix de gueules (une croix templière encerclée et bombardée de flammes) qui nourrit le mystère sur celui dont les restes reposent ici.

Ne manquez pas non plus les deux bas-reliefs qui se font face d’un coté et de l’autre de la paroi. L’un représente un centaure, l’arc bandé et décochant une flèche. L’autre deux chevreaux disposés dos à dos et séparés par une tresse échappée de leurs bouches. Pas très loin d’eux, un petit animal à très longue queue a été sculpté. On y voit tour à tour un dragon, un chien attaqué par un serpent, un loup qui danse...

Les bas reliefs de l'église souterraine Cette illustration est une des premières représentations des sculptures par François Vatar Jouannet en 1823. L'obscurité et la hauteur ont gêné l'observateur qui, par exemple, ne remarque pas la continuité de la torsade jusqu'au museau des gémeaux. Cliché : Librairie des Colporteurs.

La symbolique de ces ornementations est sujette à discussions animées. En général, on s’accorde à leur reconnaître une consonance zodiacale : le sagittaire faisant face aux gémeaux. Mais qu’indiquent ces signes du zodiaque ? Pour les uns, c’est un repère temporel qui marque des dates importantes de la vie paroissiale. Peut-être les solstices d’hiver et d’été. Pour d’autres, parce que ces signes sont en opposition polaire, ils tracent un repère céleste. De cette possibilité est née une autre hypothèse : Saint-Emilion aurait été bâtie en fonction des douze maisons du zodiaque et l’église souterraine en serait l'écliptique. Une autre interprétation encore ? Le centaure poursuivant des chevreaux symbolise la force brutale et la vengeance. Saint Basile le considère comme une représentation du démon.

Pour les autels, le zodiaque de Saint-Emilion, les sculptures des chérubins et le grand bas relief du fond, nous avons créé des fiches spécifiques.

Vous verrez aussi au plafond un percement cylindrique qui rappelle la cheminée des âmes de la rotonde, dans la galerie parallèle. En réalité, cet orifice a peu à voir avec une quelconque symbolique mystique. C’est tout simplement le trou par lequel on descendait les cordes qui actionnaient les cloches. Le lourd clocher est situé juste au dessus de vos têtes, écrasant de tout son poids les petites fissures de la voute. Il est prudent de ne pas trop s’attarder sous cette partie de la voute :-)

De l’abandon à la sauvegarde

Abandonnée à la Révolution, l’église n’a cessé d’écrire son insolite histoire. Saisie comme bien national, on aura bien essayé de vendre l’église et son clocher mais personne n’en voulut. En 1791, un rapport de l'évêque constitutionnel indique que « les ornements se pourrissent, les hosties s'y corrompent. (...) Les pierres du sanctuaire et celles de l'autel ainsi que des piliers qui l'environnent sont toutes couvertes d'une mousse verdâtre et humide et qu'en les touchant elles tombent en petits morceaux ».

En 1793, sous les heures terribles de la Terreur, alors que Guadet et ses amis se cachaient dans d’autres souterrains, des révolutionnaires s’en prirent au portail et décapitèrent les statues une à une. Ils n’en épargnèrent qu’une seule parce que, parait-il, elle semblait porter un bonnet phrygien ! A l’intérieur, ils défoncèrent les sarcophages et éparpillèrent les ossements. « C’était une chose horrible à voir, écrit un contemporain, que cette église naturellement sombre, tapissée de tombeaux entr’ouverts et jonchée de morceaux de squelettes. »[3]

A cette époque encore, l’église devint une réserve de salpêtre lorsque les pays coalisés voulurent mettre un terme à la Révolution française. La Convention ordonna qu’on gratte les parois des carrières et grottes pour récupérer le précieux nitrate de potassium qui, mélangé à du soufre et à du charbon de bois, produisait de la poudre à canon. Les murs de l’église furent grattés et les derniers vestiges des peintures rupestres explosèrent et s’éparpillèrent quelque part sur les rives du Rhin.

Le calme revenu, l’église fut louée pour entreposer du bois. Le grand autel du XVe en garde un cuisant souvenir : c’est par la fenêtre percée au dessus de lui que les marchands rentraient les troncs. Les clochetons n’y ont pas survécu.

En 1806, l’église est restituée à la fabrique[4] et en 1837, après un demi-siècle d’abandon, le cardinal Donnet intervient pour la rendre au culte. On y célèbre alors l’Office au moins une fois par an, en principe le vendredi qui suit la Toussaint. L’abbé Philippot puis l’abbé Bergey y prononcent de mémorables prédications, perchés au sommet de la galerie qui donne sur l’extérieur, avant que n’éclate la seconde guerre mondiale.

L’histoire de l’église de Saint-Emilion s’écrit ensuite avec Georges Huisman (1889- 1951), créateur du festival de Cannes et directeur général des Beaux Arts sous le Gouvernement Édouard Daladier. Dès 1936, la remilitarisation de la Rhénanie et le plébiscite en faveur d’Hitler lui font prendre conscience de la possibilité d’un conflit, sans doute mondial, certainement meurtrier. Dès cette époque Georges Huisman débloque un budget et commence à fabriquer des caissons protecteurs spécialement conçus pour les panneaux de vitrerie. Il s’assure la collaboration de Jean Verrier et, ensemble, ils élaborent et rodent un plan de sauvetage, en toute discrétion. Aussi, lorsque la guerre finit par éclater, 50 000 m2 de vitraux furent démontés en quelques jours à travers toute la France. Les vitraux furent aussitôt placés dans les caisses préparées de longue date et transportés dans des lieux tenus absolument secrets. Une des plus importantes caches confidentielles fut l’église souterraine de Saint-Emilion. Huisman connaissait l’endroit et estimait que ce gigantesque coffre de pierre, à l’abri des regards trop indiscrets, était un des plus aptes à abriter de véritables trésors de l’art médiéval. C’est ainsi que pendant toute la durée de la guerre, sans que les Saint-Emilionnais ne s’en doutent, leur église paroissiale abrita les plus beaux trésors verriers de France. On croit que les verrières de Chartres et de Bourges reposèrent un temps dans l’obscurité de l’église souterraine.[5]

Vitrail du zoiaque de la cathédrale de Chartres. Le zodiaque du vitrail de la cathédrale de Chartres a sans doute voisiné les gémeaux et le sagittaire de l'église de Saint-Emilion. Cliché : Félix Potuit.

Lieu de plus en plus fréquenté par les visiteurs, l’église souterraine vit son heure de gloire entre la fin de la guerre et la fin des années 80. A cette époque, le nettoyage des couches qui recouvrent la pierre laisse apparaître d’importantes fissures jusque là dissimulées. On pense d’abord que c’est le poids du clocher, énorme structure appuyant sa masse sur les voûtes de l’église qui est la cause de ces dégâts. On craint le pire, un effondrement du clocher écrasant l’église dans un seul et même désastre. En 1990, l’église ferme ses portes derrière ses derniers visiteurs et un chantier de quinze mois débute. Les maçons s’affairent pour couler 38 colonnes de béton qui vont soutenir la voute en attendant mieux. L’espace souterrain ne ressemble plus à rien lorsque les portes sont ouvertes à nouveau en 1991. L’église prend des allures de parking abandonné en plein chantier : la multitude des colonnes arrête les regards et les poutrelles métalliques dissimulent la pierre.

Des recherches plus poussées montrent que le clocher n’y est pas pour grand-chose dans la détérioration de l’église. En fait, c’est le rebouchage par des remblais des drains d’écoulement des eaux, bien prévus depuis les premiers temps du creusement[6] , qui a failli causer la perte du monument. Il semble que les bâtisseurs du XIIe avaient décelé la présence de sources souterraines et s’étaient donné les moyens techniques de remédier à cet inconvénient. Une fenêtre archéologique au sol vous permet d’observer un de ces drains. Par les modifications successives du sol, notamment pour creuser des tombes à même le roc, l’eau ne s’écoulait plus normalement et remontait par capillarité du calcaire le long des piliers, fragilisant leur sommet et les voutes.

En septembre de l’année 2000, on décide de détruire les piliers pour les remplacer par les actuels corsets métalliques, tout aussi efficaces et beaucoup plus discrets. Par ailleurs, la technologie pointue de l’électrophorèse est en cours d’application. Elle opère une séparation des molécules qui se fixent sur un support poreux en stabilisant la phase liquide. Cela permettrait à terme de redonner aux piliers toute leur vigueur. En 2003, l’église est à nouveau offerte à la curiosité des visiteurs qu’elle reçoit en son sein et en 2004 Geraud Periole lui assure un éclairage spécialement conçu. Ce n’est plus la lumière naturelle qui assure l’éclairement de l’église au grand regret de ceux qui se souviennent des puissants rais de lumières pénétrant à dates spéciales. Mais cette lumière céleste avait tendance à favoriser la pousse de champignons nocifs pour le calcaire et les volets ne sont plus maintenant ouverts qu’en de rares occasions dans l’année. Pour les plus motivés d’entre nous, une petite enquête est suffisante pour connaître ces dates en or où quelques privilégiés font une visite à la lumière naturelle.

Aujourd’hui mieux que jamais, l’église souterraine offre aux regards ce que l'archéologue Léo Drouyn qualifiait dès 1859 de «monument unique au monde, original au plus haut degré et plein de mystères ».


Le Guide de Saint-Emilion

Aidez nous à maintenir le site ouvert à tous, sans publicité et gratuit.
Commandez notre guide de Saint-Emilion (12€, envoi gratuit) au format pratique et tout en couleur.
Ou faites un don de quelques euros en cliquant sur le lien dans la colonne de droite.

Merci, et n'oubliez pas de passer nous voir à la Librairie des colporteurs, 5 rue de Thau à Saint-Emilion.

Des questions ? Ecrivez nous !

Notes

[1] Voyez la bibliographie.

[2] VII ID DAECEB DEDICACIO S. I. EMILIONIS (le I serait pour Beati).

[3] Maurice Graterolle, p. 103. Voyez la bibliographie.

[4] La fabrique désigne l’association des personnes (prêtres et laïcs) chargées de l'entretien d'une église.

[5] F. Gébelin, Georges Huisman, in Bibliothèque de l’Ecole des Chartes, vol. 116, 1958, p. 303.

[6] Des poteries trouvées dans les rigoles des drains ont été datées par thermoluminescence du début du XIe siècle.