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  • Accès : la maison de la famille Guadet est située au nord de la ville, au bout de la rue Guadet, en face des Grandes murailles et de l’autre coté du rond-point. On repère facilement la maison à son jardin entouré de grilles, aujourd’hui parc public.

Danton, Robespierre, tous observent l’orateur qui s’installe à la tribune. Depuis la prise de la Bastille en 1789, les Girondins ont conquis le pouvoir et tiennent les rênes des destinées de la France. Elie Guadet et ses amis façonnent le nouveau visage de l’histoire ; la vie de Louis XVI et la monarchie constitutionnelle sont entre leurs mains.

Ce jour là, sans aucunes notes, Elie Guadet improvise un discours sur le maintien de la Constitution. « Il manie l’ironie en maître (...) il a le don précieux de l’émotion. Ce redoutable sagittaire est aussi un tendre, ou du moins un sensitif. Et, dans cette brève harangue, il réussit, en quelques phrases sans étude, à soulever l’Assemblée législative en un élan spontané de patriotisme. »[1]

Portraits d'Elie Guadet Deux portraits d'Elie Guadet, l'un d'après Fouquet et l'autre d'après Bonneville. Cliché : Librairie des Colporteurs.

Malheureusement, le piège de l’histoire va se refermer sur Elie Guadet et les Girondins. Ils tenteront bien par tous les moyens de faire respecter la nouvelle constitution tant par le roi que par les révolutionnaires. Mais trop de défaites militaires conduisent l’ennemi aux frontières, le roi est soupçonné de collusion et la colère des sections monte. La modération et la tempérance des Girondins ne parviennent pas à éviter le soulèvement de Paris lors des terribles journées du 31 mai et du 2 juin 1793. C’est un véritable coup d’Etat qui voit la Convention nationale cernée par des canons. La chute des Girondins est définitive, la Montagne prend le pouvoir et la Terreur peut commencer.

Apprenant la chute d’Elie Guadet et des Girondins, Lyon, Bordeaux, Marseille et bien d’autres villes encore se coupent du pouvoir central parisien. La France entame une véritable « révolte des provinces », les sections s’arment pour marcher sur Paris mais les Girondins ne parviennent pas à prendre la tête de cette armée de partisans. La plupart sont arrêtés à Paris même, d’autres s’échappent hors de la capitale. Guadet, Louvet, Buzot, Pétion (le maire de Paris), Valady et Barbaroux, « six des plus fameux de ce célèbre parti de la Gironde, naguère encore idole et orgueil de la Révolution française »[2], traversent la Bretagne et regagnent Bordeaux. Un septième Girondin, Salle, les rejoint.

Les Montagnards Ysabeau et Tallien étant déjà arrivés à Bordeaux pour réprimer la protestation, Guadet décide alors de conduire ses amis à Saint-Emilion, sa ville natale, dernière terre d’asile lui semblant encore sûre.

Le 27 septembre 1793, alors que les proscrits sont traqués dans toute la France, Elie et ses compagnons viennent frapper à la porte de la maison que nous voyons ici-même. L’aspect général de la bâtisse n’a pas changé depuis, et on peut facilement dérouler le fil des événements qui conduiront au drame. Seule a disparu une belle rangée de tilleuls ombrageant la cour et la séparant du parc. Ce soir de septembre, donc, le père d’Elie Guadet leur ouvre la porte. C’est un homme de 74 ans, plein de prestance. « Son port, ses manières, son langage annonçaient un homme habitué à parler avec autorité. »[3] A ses cotés, se tient un des frères d’Elie, Saint-Brice Guadet, adjudant-général récemment suspendu de ses fonctions à cause de la proscription de son frère. Ils reconnaissent aussitôt Elie et la plupart de ses compagnons. Ils savent qu’en leur permettant de franchir le seuil de la demeure familiale, ils risquent tous la mort. Pourtant ni le père ni le frère n’hésitent une seconde à étreindre Elie et à faire entrer les conventionnels pourchassés.

Plans de la maison Guadet Coupe et vue d'ensemble de la maison tels que publiés dans Les Trois Girondines (...) d'Armand Ducos en 1895. Le croquis du haut indique la cache possible au bout de l'échelle. La situation de la cache concorde cependant peu avec le procès verbal, sauf à considérer que le toit de l'appentis poursuivait la déclivité du toit principal. A cette condition, l'espace indiqué pouvait effectivement demeurer imperceptible à l'oeil nu. Cliché : Librairie des Colporteurs.

Le 6 octobre, Tallien, persuadé que les Girondins sont à Saint-Emilion, se rend dans la cité. On prévient les Girondins à temps. Les perquisitions sommaires de Tallien ne donnant aucun résultat, il fait arrêter de nombreux suspects, dissout le conseil municipal, nomme de nouveaux membres et ne quitte les lieux qu'après avoir terrorisé la population. Deux gardes sont même laissés en faction permanente devant la maison Guadet.

Les députés réfugiés sont désormais cachés dans une grotte au fonds du puits de la maison de Madame Bouquey. Louvet commence à y écrire ses mémoires, mais les conditions épouvantables et le danger permanent obligent le groupe à se séparer le 12 novembre. Après avoir erré, Salle et Guadet retournèrent dans la maison dont la garde venait juste d’être suspendue. On leur donna asile sous la charpente de l’appentis que l’on voit encore, bien que très modifié, adossé à gauche du corps principal. Ils s’installèrent sous le toit, dans un espace aménagé entre une fausse cloison et le mur de la bâtisse principale. Dans cet espace confiné, haut d’un mètre et large de six, ils restèrent près de huit mois pendant lesquels ils ne se montrèrent jamais à l’extérieur. « Les proscrits ne pouvaient se tenir ni debout ni assis, ils étaient obligés de demeurer couchés ; ils ne recevaient de jour et d’air que par les interstices des tuiles (...), gelant l’hiver et étouffant l’été. » affirme Pierre Bertin-Roulleau[4]. La Terreur était partout, on guillotinait ceux qui n’avaient pas dénoncé la présence de suspects après un jugement sommaire et bâclé. C’est toute la maisonnée qui risquait ainsi sa vie, les proscrits se devaient d’être d’une discrétion absolue et de tous les instants.

Voici coment Armand Ducos, petit neveu des Girondins Ducos et Fonfrède décrit la souffrance d'Elie Guadet :

« Et cette humble maison, qu'il avait remplie de tous ses mérites, dont il avait, été l'honneur et la juste fierté, à peine pouvait-il maintenant l'habiter, accroupi dans un angle de la charpente ! Et sa jeune femme, ses tout petits enfants qu'il adorait, on est à se demander s'il a pu même se montrer à eux et leur parler durant ce long séjour de plusieurs mois d'exil au ras du toit de sa propre maison ! Pour les enfants, il n'en faut pas douter, il lui a été impossible de le faire ; car, ils eussent infailliblement trahi sa présence, à leur insu. Il a pu les entendre, sans les voir, prenant leurs ébats dans les bosquets voisins de la maison. Il a pu, il a dû aussi parfois, pendant la nuit, quitter furtivement la soupente, marcher à tâtons vers leur chambre, se pencher silencieusement dans l'ombre sur leurs berceaux, pour écouter le rythme de leur respiration, boire leur douce haleine et déposer, comme un voleur d'amour, un baiser sur ces fronts endormis, même pour les revoir enfin, sans rouvrir pourtant leurs yeux, les éclairer un seul instant du jet rapide de quelque lanterne sourde !... Le lendemain, l'aîné des enfants disait peut-être à la mère: Maman, tu sais que cette nuit je crois avoir aperçu en songe petit père, toujours absent ! Mais, quand donc reviendra-t-il? »[5]

Malheureusement, la situation allait encore empirer. Exaspéré de ne pas trouver les conventionnels, Jullien, le nouveau bras droit de Robespierre à Bordeaux, tout juste âgé de 19 ans, se mit en tête de fouiller à nouveau Saint-Emilion. Le 17 juin 1794, il lâcha des chiens féroces dans les carrières et perquisitionna brutalement les maisons suspectes dont la maison Guadet, évidemment. Une nouvelle fois, la fouille fut infructueuse jusqu’à l’instant où, sur le point de partir, un détail insolite attira l’attention de deux miliciens. Voici ce que dit le procès verbal rédigé à l’époque :

« (Tout avait été fouillé) inutilement et on perdait l'espoir de rien trouver, lorsque Favereau et Marcon, qui avaient parcouru plusieurs fois la maison de Guadet père, s'aperçurent que le grenier était moins long que le rez-de-chaussée. Ils y remontèrent, et après l'avoir mesuré, ils se convainquirent qu'il y avait une loge pratiquée à l'extrémité, mais à laquelle aucune  ouverture apparente ne communiquait. Ils montèrent sur le toit et ils travaillaient à découvrir la loge lorsqu'ils entendirent rater un pistolet. Alors ils crièrent que ce qu'ils cherchaient était là ; et Guadet et Salle crièrent eux mêmes qu'ils allaient se rendre, ce qu'ils effectuèrent. »

En quittant la cachette, Guadet se fit reconnaître et lança : « Bourreaux, faites votre office, et, allez, ma tète à la main, demander votre salaire aux tyrans de ma patrie. Ils ne la virent jamais sans pâlir ; en la voyant abattue, ils pâliront encore »[6].

Portrait de Guadet père. Portrait de Jean Guadet, père d'Elie, d'après un tableau de famille, vers 1780. Il pose en tenu de maire et jurat de la ville, fonction qu'il occupa de 1779 à 1790.Cliché : Librairie des Colporteurs.

Salle et Guadet, chargés de chaînes, mais aussi Guadet père, Marie Guadet, sa soeur, et deux domestiques, Robert Bouquey, Madame Bouquey, François-Xavier Dupeyrat, son père, âgé de 77 ans, furent aussi arrêtés. Saint-Brice Guadet échappa ce jour là à l’arrestation, son costume militaire créant la confusion. Quand Elie Guadet réalisa que son père allait être condamné à mort pour l’avoir caché, le désarroi le gagna.

« Eh ! bien, mon ami, répondit son père, si nous mourrons ce sera pour la bonne cause... Hé quoi ! Ne vaut-il pas mieux descendre dans la tombe, que d'exister avec des monstres pareils ! Que faire dans un pays où il n'est plus permis d'être père, et où les sentiments les plus sacrés de la nature deviennent des crimes ».

Tous périrent sur l’échafaud, y compris Saint-Brice qui fut arrêté quelques semaines plus tard. Voilà le drame final qui se joua précisément devant cette maison de Saint-Emilion. La chute de Robespierre, seulement quelques jours plus tard, mit fin à la proscription de Girondins et Louvet, seul survivant de cette Odyssée tragique, regagna les bancs de l’Assemblée.

Un autre frère, Guadet de Saint-Julien, échappa à la mort car il se trouvait au moment des événements à Saint-Domingue comme lieutenant-colonel d’un régiment. A son retour en 1795, il travailla à récupérer le domaine familial mis sous séquestre et laissé à l’abandon. En 1877 à la mort de la dernière représentante de la famille Guadet, la maison fut revendue et le patronyme Guadet disparut de Saint-Emilion après au moins cinq siècles de présence.

Finalement, la mairie en fit l’acquisition en 1946 et y installa diverses associations. C’est encore sa vocation aujourd’hui pour la partie qui ne sert pas de logement. Quant aux ailes qui ferment le quadrilatère de la cour intérieure, ils sont occupés par divers commerces et services.

Discrète, un peu oubliée de la vie locale, la maison maintient pourtant encore le souvenir de cette page d’histoire : les lettres peintes au dessus du fronton « Clos Saint-Julien » rappellent le retour du frère d’Elie, une plaque commémore les tristes événements et les Saint-Emilionnais continuent à la nommer « la maison Guadet ». Il y a aussi cette plaque en carreaux peints sur le perron de la porte principale avec les initiales « G. M. », sans doute le G est-il celui de E. Girard qui occupa les lieux de 1893 à 1927[7].

Peu de visiteurs, poussent leur exploration jusqu’à la maison Guadet et c’est bien dommage. Le parc est très agréable au printemps comme en été où ses grands arbres offrent leur ombre généreuse aux pique-niqueurs. Jadis, les Saint-emilionnais l'appelaient aussi le parc des Dryades, soit en référence aux nymphes de la mythologie, aux oiseaux ou aux fleurs homonymes. Ce jardin à l’anglaise servit un temps de camping municipal, aujourd’hui c’est un lieu de loisirs pour les enfants qui ont accès librement à divers jeux ou aménagements sportifs. A voir aussi, la jolie fenêtre Renaissance de réemploi égayant un mur latéral de moellon sur lequel grimpe un rosier. C’est aussi, grâce au dénivelé du terrain et à son retrait de la route, le plus beau point de vue sur la face arrière de la Grande muraille, dernier vestige de la première église des Dominicains.


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Notes

[1] F. Crastre, Les plus beaux discours des Girondins, Paris, éditions du Centaure, s. d., p. 36.

[2] Pierre Bertin-Roulleau, La Fin des Girondins, p. 18. Voyez la bibliographie.

[3] Joseph Guadet, Les Girondins, p. 378. Voyez la bibliographie.

[4] Opus cité, p. 212.

[5] Armand Ducos, Les Girondins (...), p. 158. Voyez la bibliographie.

[6] Rien de ceci ne fut consigné dans les procès verbaux mais des témoignages contemporains concordent suffisamment pour accorder quelque crédit à cette belle formule.

[7] Une autre source propose Mathieu Garitey qui acheta le domaine Guadet Saint-Julien en 1844.