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  • Accès : la place Bouqueyre se situe dans la partie extérieure la plus basse de Saint-Emilion. Formant parkings (payants) juste à la sortie de la ville, on l'atteint immédiatement en venant de la gare ou de la route départementale D670 (Libourne-Bergerac). La rue Guadet et la rue de la Porte Bouqueyre y conduisent aussi.

Le patronyme de la porte pose quelques problèmes. La porte « Bouqueyre » pourrait être la porte « Boucher » en traduction littérale du nord gascon en français. Il existe d’ailleurs à Bordeaux une rue Bouqueyre dans le quartier où s’étaient tôt installés les bouchers. De là à dire que la porte Bouqueyre fut soit la porte du boucher comme corps de métier, soit de la boucherie comme événement historique faisant référence à un carnage, il y a un pas que nous ne franchirons pas.

La porte fut plus probablement nommée ainsi (Boker, Bouquiyre ou encore Bokera) en référence à un nom de famille très répandu dans le Libournais et dont plusieurs membres se distinguèrent. Si l’on penche en faveur de cette thèse, c’est que d’une part l’usage du terme bouqueyre, pour désigner le boucher, disparut assez tôt du gascon courant au profit du francisme « bouchey »[1], d’autre part le vocable subsista inchangé pour les noms propres. La porte Bouqueyre serait donc une désignation honorifique gratifiant un notable au moment de sa construction ou d’une importante réparation.

Eperon de la porte Bouqueyre Cette vue de l'éperon au début du XXe siècle laisse encore voir le mur de la barbacane arasée.

De la porte Bouqueyre, il ne reste rien. A peine devine-t-on son emplacement dans le prolongement du reste de rempart derrière les toilettes. La porte a été détruite en 1750 sur autorisation du marquis de Tourny, intendant de Guyenne, peut-être sur proposition des jurats et pour des raisons peu claires. On terrassa aussi la barbacane, petit fort défensif en avant de la porte. A cet endroit, on créa une place complantée d’ormeaux, remplacés au XXe siècle par des platanes. Ce fut le lieu privilégié des animations foraines, des cirques et fêtes populaires avant sa transformation en parking. L’actuelle place Bouqueyre a conservé bon gré mal gré la forme qu’occupaient jadis les fortifications. Considérant le passé fortifié de cette place, on comprend aisément le détour auquel s’oblige la route partant dans la vallée de Fongaban. Il est peu probable que des fossés eussent existé comme sur les parties plus élevées de Saint-Emilion[2] ; les sondages réalisés lors du projet de création d’un centre commercial n’en ont, du reste, pas apporté la preuve.

Des travaux de démolition, on ne laissa qu’une guérite, cette petite tour pittoresque que l’on voit maintenant s’élever à côté de la pizzeria. Très tôt, Emilien Piganeau, regrettait les amputations volontaires et continues que la cité concédait aux urbanistes :

« Pourquoi ne l'a-t-on pas conservé, ce mur avancé, dans son entier? Pourquoi aussi n'a-t-on pas su conserver, à Saint-Emilion, tant d'autres choses ? Il existe dans le Midi de la France une cité à peu près de même étendue, que, grâce aux soins de l'Etat, on peut voir aujourd'hui régénérée, telle absolument qu'elle était au temps du roi saint Louis, la vieille cité de Carcassonne ; pourquoi la cité de Saint-Emilion n'a-t-elle pas eu cette faveur qu'elle eût méritée, elle aussi, à tant de titres comme histoire et comme monument de l'histoire ? »[3]

En observant ce champignon de pierre, le visiteur fraichement débarqué croit à une fantaisie tant la toiture pyramidale en pierre plate donne une allure curieuse à l’édifice. Les visiteurs les plus hardis y voient une prison communale isolée du reste de la cité. En vérité, il s’agit d’une échauguette qui était jadis collée à l’angle de la barbacane et reliée au reste des remparts. La porte que l’on voit encore donnait sur le parapet via le chemin de ronde. Son rôle était d’offrir un abri les jours de grosses pluies tout en permettant une surveillance continue de la campagne par la petite fenêtre percée côté vigne.

Mission destruction

Parce que située au fond du vallon et relativement éloignée des autres portes, c’était la porte la plus faible des six. Aussi beaucoup d’assauts se décidaient de ce côté ci en dépit de l’imposante barbacane ; en particulier lors des guerres de religion où l’utilisation des armes à feu fut devenue courante et ce type de défense avancée obsolète. Cette place calme et souriante aujourd’hui fut le théâtre de bien des drames.

En 1563, c’est par là que, profitant d’un relâchement de la surveillance, une bande de huguenots pénétrèrent dans la ville, profanèrent les autels et brisèrent les images. Blaise de Monluc, général des catholiques, poursuivit chaudement les réformés. Le vendredi 20 janvier 1568, sur les dix heures du matin, un officier des troupes de Montluc suivi de 1500 hommes se présenta à la porte Bouquevre et demanda à parlementer. Le maire Jean David refusa de baisser les ponts : Monluc avait exempté la ville de logement de gens de guerre. Néanmoins il prévint l'officier qu'il allait rassembler les principaux de la ville pour délibérer sur sa proposition. A peine David entré dans la maison commune, on lui annonça que les troupes commençaient à donner des coups d'arquebuse aux murs, avaient mis le feu au pont et à la porte Bouqueyre, tué trois habitants attirés sur les lieux par la curiosité. Il accourut sur les remparts et agita un linge blanc en signe de paix. L'officier promit de repartir le lendemain et de ne faire aucun grief ni extorsion aux habitants si on lui ouvrait les portes. Les magistrats se laissèrent persuader et demandèrent aux troupes de se présenter devant la porte Bourgeoise.

Blaise de Monluc En dépit des graves exactions commises par ses soldats, Blaise de Monluc (portrait) n'a que très mollement donné suite aux remontrances des Saint-Emilionnais secrètement sacrifiés sur l'autel de la stratégie militaire.

Une fois entrés en ville, les uns prirent leurs hôtes et hôtesses et les pendirent par le cou, d'autres violèrent les femmes et les filles, brisèrent les portes des maisons et pillèrent les objets précieux. Les Saint-Emilionnais protestèrent mais les capitaines les menacèrent de plus graves châtiments. Les soldats continuèrent donc à rechercher les trésors cachés, durant le passage d'autres compagnies, dans les lieux les plus retirés, jetèrent le blé dans la rue ou en pâture aux chevaux et défonçèrent les tonneaux de vin renfermés dans les caves. Puis ils commencèrent à démolir une partie des murs, des portes et des tours. Ils entrèrent dans la maison commune, brisèrent les coffres contenant les archives, brûlèrent les privilèges et les registres, emportèrent les armes et les munitions. Comme ils s'étaient saisis des clefs des portes de ville, les habitants et les étrangers ne pouvaient ni entrer ni sortir tandis qu’ eux couraient par troupes la campagne commettant les mêmes horreurs qu'en ville. Les capitaines, pour quitter la ville, exigèrent 1600 écus. Après leur départ, la ville passa l’hiver dans la ruine, la désolation et le dénuement le plus complet.

L’année suivante, des huguenots de la troupe du seigneur de Piles les assiégèrent mais Saint-Emilion résista trois jours et contraignit les ennemis à se retirer. La garnison, laissée à Libourne par Monluc, accourut pour porter secours et, pour récompenser les habitants de s'être comportés vaillamment, elle les pilla et maltraita à nouveau. Ils vendirent le vin des bourgeois, brisèrent les portes et les coffres, brûlèrent les planchers des maisons, les papiers et les registres des notaires, pillèrent l'église paroissiale et le couvent des jacobins, incendièrent deux maisons où périrent des femmes et des enfants. Pour les déloger, il fallut encore leur verser une rançon, puis les soldats emportèrent les meubles des habitants pour les revendre.

Selon Raymond Guinodie[4] qui relate tous ces évènements, le but caché des catholiques était de détruire Saint-Emilion pour ne pas voir la cité devenir un gîte de religionnaires voisin de Libourne. Les magistrats de Saint-Emilion le soupçonnèrent et tinrent tête en déclarant ouvertement se couper du monde et ne vouloir désormais recevoir de garnison d'aucun parti. Mais les attaques tant catholiques que protestantes se succédèrent jusqu’en 1590. On a jadis supposé que la porte gardait le souvenir de ces temps rudes par son nom, évoquant la boucherie de 1568. Cette hypothèse est contredite par l’apparition du terme dans des chartes très anciennes. La Portam Boker apparaît dans les rôles gascons dès 1284.


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Notes

[1] Cette remarque est défendue par une internaute sur le forum occitan Casconha.com.

[2] Léo Drouyn suppose néanmoins leur existence. En ce cas, ils sont aujourd’hui entièrement comblés.

[3] Excursion de la Société archéologique de Bordeaux à Saint-Emilion le 14 juin 1885.

[4] Raymond Guinodie, Histoire de Libourne, Tome II, pp. 311 & ss.