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  • Accès : la grande muraille (ou les grandes murailles) sont ces ruines que l’on voit en arrivant du rond-point au nord de Saint-Emilion (Place Bourgeoise). On peut donc les atteindre par le bout de la rue Guadet ou de la pompeusement nommée avenue de Verdun.

Il ne reste plus du couvent que ce grand mur de vingt mètres de haut barrant la perspective des rangs de vigne. Dans le courant du XIIIe siècle les frères prêcheurs (aussi appelés Dominicains ou Jacobins) s’établirent à cet endroit, l’installation de l’autre côté des murailles étant soumise à obtention d’un privilège, compromise elle-même par une déjà forte densité urbaine. Les Dominicains avaient cependant pris soin de se placer sous la protection de la barbacane de la porte Bourgeoise (détruite en 1846) qui défendait l’entrée de la ville. Sur ce terrain, ils batirent un monastère, un réfectoire, une église, un cloître et ils transformèrent le reste des terres en jardins et vergers.

Abbaye cistercienne de Sénanque Tout comme l'église de l'abbaye cistercienne de Sénanque dans le Vaucluse, l'église abbatiale de Saint-Emilion n'était qu'un élément dans une structure complète de batiments conventuels dont il ne reste rien aujourd'hui.Cliché Greudin.

Ils vécurent ici près d’un siècle, frappés par les épidémies[1] et régulièrement visités et pillés par des soldats peu soucieux de la religiosité des occupants. Ce fut particulièrement douloureux lorsque, en 1337 et en 1341[2], Saint-Emilion fut assiégée par les français conduits par Raoul comte d’Eu et par le Comte de Guines. La situation du couvent, proche sinon collé aux fortifications avancées de Saint-Emilion, attirait la convoitise des assiégeants qui s’emparaient sans coup férir d’un confortable gîte, de réserves de nourriture et de murs défensifs.

Vers 1378, les Dominicains abandonnent définitivement tout espoir de vivre de ce coté-ci des remparts et Jean, Seigneur de Neuville, lieutenant-général pour le roi en Guyenne, leur concède un emplacement considérable en ville. Le pape Boniface IX confirme l’autorisation en 1393 mais, toutefois, ils n’en prennent définitivement possession qu’en 1402.

Après plus de 600 ans de gel à pierre fendre, de pluies torrentielles, de tempêtes cycloniques, ce mur est toujours là, parfaitement droit, témoignage indiscutable du fait que ses bâtisseurs maîtrisaient leur art. Pour la plupart des archéologues, cette église abbatiale devait tenir un bon rang dans les belles réalisations de Guyenne.

Couvent dominicain de Toulouse Intérieur de l'église abbatiale des dominicains à Toulouse ; elle a pu servir de modèle. Bien que les matériaux et la structure diffèrent, le visiteur devait ressentir une impression semblable en entrant dans l'abbatiale de Saint-Emilion. Cliché Eric Pouhier.

L’allure majestueuse est rendue par les quatre colonnes élancées qui se rejoignent en arcs brisés. L’impression de légèreté est renforcée par le fait que seulement deux colonnes viennent se planter au sol, les deux autres sont suspendues en hauteur sur des consoles sculptées[3]. Sur l’une d’elles poussent deux fines feuilles de pierre, sur l’autre c’est un lièvre qui vient brouter des feuilles de chou. Seule iconographie restante, elle évoque le caractère facétieux et rural de l’ornementation mais on ne peut guère étayer la symbolique de l’église entière sur ce simple lièvre. On ne pourra suivre Eugène Aroux[4] qui voit dans le lièvre Coarz du Roman de Renart, la figure du poltron qui n’ose pas rejoindre les parfaits cathares et se laisse distraire par les prêches dominicains. Plus sûrement, il symbolise le renouveau dans l’hermaphrodisme du lièvre du déluge en même temps qu’il annonce pâques, la résurrection du Christ, et la plus importante des fêtes de la chrétienté.

Imaginons maintenant, à la division de ces colonnes, des arcs jaillissant vers nous et formant des voutes. Car ce que l’on voit actuellement, ce n’est jamais qu’une partie du mur extérieur d’un côté (ou le collatéral vu de l’intérieur). Il faut imaginer encore les voutes retombant sur une forêt de piliers s’élançant eux-mêmes au dessus du mur actuel pour joindre leurs arcs et former la nef, voire une double nef comme l’église des Dominicains à Toulouse.

Aujourd’hui, il ne reste qu’un écran pour projeter l’imaginaire, ruines d’un prestige disparu. Des chapiteaux gisant aux pieds de la Grande Muraille, décorés de feuilles de chêne et de vigne, étaient il y a peu de temps encore les derniers vestiges d’un cloître du XIIIe siècle, lentement englouti par des siècles d’indifférence. Ce que l'on voit plus sûrement aujourd'hui de la route est une pierre tombale redressée sur laquelle figure une belle croix. Croix de Malte pour les uns eu égard à ses huits pointes figurant les huit béatitudes du Christ, croix celtique pour d'autres encore, cette croix rappelle plus sûrement un retour de croisade et est vraisemblablement templière. Son dessin est assez semblable au style des croix de la chapelle des Templiers de Magrigne à Saint-Laurent-d'Acre.

Sur le chemin des Cathares

La présence d’un remarquable couvent dominicain à Saint-Emilion, aboutissement d’un long et gigantesque chantier, n’est certainement pas le fruit d’un hasard. Parce que les frères prêcheurs représentaient un ordre orienté vers l’acquisition des connaissances, on suppose que Saint-Emilion fut un centre politique et culturel de premier plan. Pour Jarl Gallèn[5], c’est à cause de cette soif de connaissance que leurs monastères n’étaient pas construits à l’écart des civilisations, dans des endroits isolés comme La Sauve Majeure[6], mais au contraire près de centres intellectuels où les frères pouvaient parfaire leurs savoirs.

Le fondateur de l’ordre, Dominique de Guzmán, plus connu aujourd'hui sous le nom de saint Dominique, obtint du Pape Innocent III que les frères de l’ordre, ainsi instruits des cultures des pays où ils s’implantaient, puissent prêcher. C’était une première car jusqu’à présent le prêche était la prérogative exclusive des évêques. Le prêtre ordinaire ne pouvant adresser ses sermons directement au peuple que par dérogation exceptionnelle et individuelle.

Une explication de l’approbation du pape serait que le Saint Siège avait besoin de missionnaires instruits pour prêcher et convertir les hérétiques en général, les cathares en particulier. Et en effet, c’est dans la maison Seilhan à Toulouse, dans l’Occitanie cathare et pas ailleurs, que Saint Dominique fonde le 25 avril 1215 l'Ordre des frères prêcheurs. Par la suite, l’ordre accueillit en son sein quelques cathares convertis et forma des inquisiteurs, tels que Etienne de Bourbon, auteur d’un célèbre traité[7] révèlant l'origine des Cathares et exposant leurs croyances.

Autodafe présidé par Saint Dominique Tableau de Pedro Berruguete peint en 1475 et représentant Saint Dominique présidant un autodafé où des hérétiques vont être brûlés vifs. Observez le geste du saint qui s'empresse de gracier Raymond VI, comte de Toulouse et protecteur des cathares, en route vers le bûcher. L'orginal est au musée du Prado à Madrid. Cliché Manuel Anastácio.

Les Dominicains de Saint-Emilion, comme ceux de Toulouse, connaissaient bien les doctrines hérétiques et ils savaient que les cathares reprochaient à l’Eglise le luxe de ses édifices. Une constitution dominicaine obligeait à construire des édifices modestes (« Mediocres domos et humiles habeant fratres nostri »)[8], mais Saint-Emilion, de toute évidence, ne respecta pas les règles, ne serait-ce que celles limitant l’élévation à une hauteur clairement définie. Les Dominicains avaient prévus une sorte de police architecturale : un collège de trois frères sillonnait l’Europe des chantiers, approuvant ou désapprouvant voutes, statues, peintures, etc. Il y a fort à parier que leur intervention au couvent émilionnais ne fut suivie d’aucun effet ; Saint-Emilion vit naître une des plus belles églises abbatiales de la région.


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Notes

[1] Yves Renouard (in Conséquences et intérêt démographique de la peste noire de 1348, Population, III, n°3, 1948, pp. 459-466) montre comment l’ordre des frères prêcheurs fut, à cause de son mode de vie, particulièrement touché par la peste.

[2] « ratione praesentis guerrae » dit une Charte de 1341, on retrouve aussi une allusion à la destruction des monastères en notes des Chroniques de Froissart.

[3] Pour Louis Serbat (p. 35), il est possible que cette suspension des colonnes marque l’emplacement du chœur et représente l’espace réservé aux stalles. Voyez la bibliographie.

[4] Eugène Aroux, Les mystères de la chevalerie et de l'amour platonique au moyen âge, Paris, Jules Renouard, 1858, p. 195.

[5] Jarl Gallèn, La Province de Dacie de l'Ordre des Frères Prêcheurs, Helsingfor, Soderstrom, 1946.

[6] L'abbaye de la Sauve, fonctionnant sur le modèle de l'abbaye de Cluny, était régie par la règle de Saint Benoît. Ses ruines, qui se dressent à une demi-heure de Saint-Emilion, valent le détour.

[7] Tractatus de diversis materiis predicabilibus.

[8] Voyez Richard A. Sundt, Dominican Legislation on Architecture and Architectural Decoration in the 13th Century, in The Journal of the Society of Architectural Historians, Vol. 46, No. 4, 1987, pp. 394-407.