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  • Accès : le palais Cardinal est sur la droite au bout de la rue Guadet au niveau du rond-point de la place Bourgeoise.

Depuis la nuit des temps, on l’appelle le Palais Cardinal et la tradition veut que ce soit Gaillard de la Mothe, neveu du pape soldat Clément V qui se fit construire ce superbe édifice jouxtant ce qui était l’entrée principale de Saint-Emilion. Autrefois, il y a avait sur la droite du Palais une des six portes de la ville, la porte bourgeoise, rasée en 1846 par un coup de folie urbanistique. Gaillard était un cardinal au titre de Sainte Luce, un vrai gascon du début du XIVe, c'est-à-dire un bandit et un pilleur selon le roi de France, un respectable ecclésiastique selon le roi d’Angleterre qui lui offrit l'archidiaconat d'Oxford. C’est lui aussi qui construisit le château de Roquetaillade et posa la couronne pontificale sur la tête du pape Innocent VI en 1352 à Avignon.

Dans ces circonstances, nul doute qu'un tel personnage, doyen de la Collégiale de Saint-Emilion, ait pu laisser un palais dans la cité en même temps qu’un souvenir durable dans les mémoires. Mais franchement, la réalité de ce que vous avez sous les yeux ne colle pas avec l'histoire communément admise. Menons ensemble l'enquête sur le terrain…

L’incroyable erreur du panier percé

Première chose incohérente, les habitants de Saint-Emilion ont passé des années du XIIe siècle à entourer la ville de hautes murailles, à flanquer l’enceinte de tours défensives et à dresser des portes imprenables. Et puis, là, soudain, au beau milieu des fortifications, ils se relâchent. On perfore la muraille de grandes fenêtres avec de fines colonnettes et on perce même une porte en bas, point faible par lequel l’ennemi peut facilement s’introduire dans la cité. Pourquoi se donner tant de mal à protéger tout le tour de la ville pour finalement offrir un mur percé comme du gruyère ici ?

Le Palais Cardinal par Léo Drouyn Sur cette gravure de Léo Drouyn réalisée en 1846, la porte bourgeoise est encore en place et, de l’autre côté, existait toujours la porte décorée du palais. La construction de l’hôtel puis de sa dépendance ont fait disparaître les vestiges.

Cette question a toujours embarrassé les archéologues. La réponse la plus simple voudrait que les remparts aient été à l’origine d’un seul tenant. Etant donné que les murs de l’enceinte sont probablement du XIIe et que Gaillard de la Mothe est contemporain du début du XIVe siècle, ce dernier a bâti son palais deux siècles après la fortification initiale sur une brèche ou sur un morceau d’enceinte qu’il a détruit lui-même. Explication trop simple et peu convaincante : les XIVe et XVe siècles sont des temps troublés où la priorité défensive est la plus affichée dans l’architecture civile et militaire, cette hypothèse n’explique rien de l’aberration stratégique.

Autre hypothèse, le palais était là avant que les remparts ne viennent buter contre. Dans la nécessité urgente de fortifier la ville, on aura voulu gagner du temps en englobant le palais dans l’enceinte.

L’idée est bonne mais une recherche géologique vient contredire cette théorie. En effet, il y a correspondance parfaite entre l’excavation des fossés et l’élévation des murs du palais. Les pierres extraites de la roche face au palais sont celles qui ont servi à le bâtir. Il y a donc de grandes chances pour que le palais fût construit au même moment que furent créés les fossés et les remparts. Pour Christain Gensbeitel[1], cela semble d’autant plus certain que le style du palais vient corroborer cette thèse. C’est un style d’une architecture romane bien affirmée et tardive qui daterait du XIIe siècle tout au plus.

En résumé :

  1. On a construit ce palais délibérément à cet endroit au moment où on fortifiait le reste de la cité et pas avant ni après.
  2. Gaillard de la Mothe ne peut donc pas en être le promoteur, il n’était même pas encore né.

Mais alors, c’est quoi cette bâtisse ?

Difficile à dire. Si elle n’est pas l’œuvre de Gaillard de la Mothe, il n’est même pas sûr qu’elle abritait un cardinal à l’origine. D’ailleurs est-ce bien un palais ? Vu de l’extérieur des remparts, le mur fait penser à celui d’une église et rappelle les « décorations des plus belles absides romanes »[2]. En le voyant, on pense à la baie de l’église abbatiale de Blasimon à quelques kilomètres d’ici.

Gageons qu’il s’agit tout de même d’un palais, ou tout du moins d’une luxueuse et confortable demeure. Les preuves de son confort sont cachées dans les sortes de contreforts. Descendez dans les douves, passez votre tête à l’intérieur des pilastres : trois d’entre eux dissimulent des conduits de latrines et témoignent de la présence de nombreux lieux d’aisance. Les indices de son luxe aussi sont dans les proportions : l’emprise du bâtiment correspond à tout l’espace entre les fossés et la petite rue derrière, la partie ruinée sur la gauche fait partie du palais. Luxe dans la décoration aussi : d’élégantes fenêtres élancées, des feuilles soufflées en coquille rehaussant les chapiteaux, une frise soulignant les arcades avec des entrelacs, des zig-zags ou des étoiles[3], etc.

Et puis n’oublions pas que ce que l’on voit aujourd’hui, ce n’est jamais qu’une partie. Il semblerait que la partie de gauche possédait une façade semblable[4], et le tout peut-être même un étage supplémentaire. Les plus hardis avancent que l’on ne voit que la petite façade et que le mur opposé devait être encore plus prestigieux. Pourquoi ? Parce que ce qui est aujourd'hui une impasse était une rue très passante faisant la jonction entre le pont levis et la place du marché (Marcadieu).

Quant à qui habitait ce palais et à quoi il servait, le mystère reste entier. Certains archéologues, résignés, veulent se rendre à l’évidence : la place qu’occupe le palais est délibérément voulue. Donc, au XIIe siècle, les Saint-Emilionnais désiraient moins défendre leur ville contre les attaques ennemies[5] que d’en mettre plein la vue aux passants, aux touristes du moyen-âge, mais aussi aux marchands et seigneurs en transit comme aux pèlerins de Saint Jacques de Compostelle. C’est une manière de revendiquer un territoire par l’esthétique et d’afficher ses limites urbaines. On peut même imaginer que ces ruines sont les vestiges d’une grande salle de château servant à de prestigieuses réceptions (la Aula) à l’instar de la salle dite de l'Echiquier à Caen ou celle disparue du château de Lillebonne[6].

La Salle Aulique de Villebonne La salle de réception de Lillebonne aujourd'hui disparue. Sur cette gravure de 1822 parue dans le Architectural Antiquities of Normandy de J. S. Cotman on retrouve ce désir de monumentalité présent dans le palais cardinal.

Ceux qui voient dans Saint-Emilion une cité empreinte d’orient et influencée par la chevalerie retournant des croisades, un nom est avancé du bout des lèvres pour remplacer Gaillard de la Mothe… Hélie de Malemort, descendant d’une famille de croisés et archevêque de Bordeaux de 1188 à 1207. En ce cas, le palais ne serait pas cardinal mais archiépiscopal et la ville de Saint-Emilion aurait eu à cette époque de l’histoire un rôle plus important encore qu’on ne le croyait.


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Notes

[1] Christian Gensbeiel, maître de conférences en Histoire de l’art médiéval à l’Université de Bordeaux, propos tenus dans le cadre du colloque Ausonius de décembre 2008 .

[2] Léo Drouyn, Guide du voyageur à Saint-Emilion, p. 26. Voyez la bibliographie.

[3] Ce style tardif roman est peu fréquent dans notre région. Pour la thèse d’un « modèle palatial », voyez Gilles Séraphin, Les Fenêtres médiévales : état des lieux en Aquitaine et en Languedoc, M.S.A.M.F. hors série, 2002

[4] Lors de l'excursion des sociétés des archives de la Saintonge et de la Gironde le 22 mai 1898, un historien (E. Piganeau ? ) soutient que le Palais Cardinal possédait en 1820 six croisées géminées et non quatre comme aujourd'hui in Bull. Soc. Saintonge, 1899, p. 337.

[5] Notons cependant la présence d’ébrasements et de ressauts sur les baies du premier niveau permettant de protéger d’éventuels archers postés à l’intérieur.

[6] Lamothe fait un rapprochement entre le palais Cardinal et la première mairie de Bordeaux, fin XIIe, bâtiment qui s'étendait lui aussi sur les remparts entre la tour Saint-Eloi et celle du Cahernan. Bulletin du Comité historique des arts et monuments, tome III, 1852, p. 39.