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  • Accès : dépassant le toit des habitations et offrant de belles perspectives depuis plusieurs rues, on ne peut manquer la tour du roi. On accède à son entrée par le parapet au dessus de la Grande Fontaine que l’on rattrape soit par la rue éponyme, par la rue de la porte Bouqueyre ou encore la rue André Loiseau. Bien que la tour n’ait pas d’entrée du côté de la rue du couvent, la promenade est recommandée. Prenez une pittoresque escalette sur la droite et admirez l’autre face du donjon ainsi que le point de vue. Notez les latrines suspendues et l’arche sur le bloc de rocher qui permet de combler une cavité.

La cité de Saint-Emilion qui s’était détachée du système féodal de fait, réclama une reconnaissance en droit des privilèges qu’elle s’était arrogée et de ceux qu’elle revendiquait. En 1199, le roi d’Angleterre confirma les franchises politiques, juridiques et civiles qui feront de Saint-Emilion une cité autonome. Cependant, un événement historique allait mettre en péril la fragile et arrogante liberté. Les Anglais avaient dit à Louis VIII, roi des francs de 1223 à 1226, qu’ils le feraient roi de France et d’Angleterre et ils ne tinrent jamais parole. Par vengeance politique, Louis VIII s’empara d’une bonne partie de la Guyenne (sauf Bordeaux) qui était sous protection anglaise. Saint-Emilion désormais entre les mains de la couronne française, vivant jusqu’alors en petite république communale avec ses jurats, s’inquiéta de son sort. En 1224, Louis VIII les rassura en confirmant les statuts particuliers dont bénéficiait la ville mais en se réservant toutefois le droit d'y bâtir un château[1]. Mais la rivalité franco-anglaise fit à nouveau de la Guyenne le théâtre de guerres successives pendant lesquelles Saint-Emilion repassa dans le giron de la couronne d’Angleterre. En 1237, Henri III écrit une lettre au Sénéchal de Gascogne dans lequel il dit de la forteresse, dont la construction a commencé, qu’il en autorise la destruction si nécessaire[2].

Se basant sur ces seuls textes connus évoquant le château de Saint-Emilion, une bataille d’historiens débuta, les uns attribuant la construction à Louis VIII[3], les autres à Olivier Vicomte de Castillon[4], ou d’autres encore à Henri III[5]. Philippe Durand, maître de conférences en Histoire de l’art médiéval à l’université de Bordeaux, a essayé récemment[6] de mettre un terme aux divergences en reprenant la proposition de Léo Drouyn[7]. Ce dernier invite à provisoirement oublier les textes et à s’en tenir au tangible, c'est-à-dire au donjon lui-même. Philippe Durand procède par archéologie comparée et démontre que le style de la tour du roi ne correspond ni à celui des autres édifices ordonnés par Louis VIII ni à ceux exécutés par la volonté de Henri III. D’ailleurs les dimensions du château sont trop modestes pour être véritablement d’essence royale. Il appartient à une autre famille, celle des donjons isolés quadrangulaires et à contreforts d’angles. La tour de Saint-Emilion rassemble plusieurs des caractéristiques communes à ces constructions typiques de la seconde moitié du XIIe siècle et la première décennie du XIIIe siècle, comme par exemple le donjon de Pons (Charente Maritime)[8]

Donjon de Moncontour Le donjon de Moncontour dans la vienne est un château de type C, comme la tour du roi. On lui reconnaît bien un air de famille. Crédit photo : Remi Jouan.

Qui a construit le donjon ?

Donc si l’époque de construction coïncide peu ou prou avec la rédaction des documents, en revanche il est peu probable que le château soit l’œuvre d’un roi, ni Louis VIII, ni Henri III. Quant à l’attribution à Olivier, vicomte de Castillon, c’est un peu tôt comme paternité (XIe siècle). Pire, il y a quelque chose qui ne colle pas. Quand un seigneur fait construire un château à cette époque pour contrôler une ville, il ne le place pas dans l’enceinte murale mais sur le côté de celle-ci pour se ménager une issue vers la campagne en cas de revers. Et si le château est édifié avant les remparts de la cité, le seigneur n’autorise pas à l’enclaver : un des côtés doit toujours rester libre. Observez maintenant la place singulière du donjon de Saint-Emilion : non seulement il n’y a aucune issue sur la campagne mais en plus il est enfermé dans l’enceinte communale. Quel seigneur laisserait une faible garnison (le château est très petit, en 1253, la garnison n'est que de 10 chevaliers)[9] livrée à une ville de 10 000 âmes révoltées et habituées à défendre leur ville ? Chronique d’une boucherie annoncée…

Aussi, face aux incertitudes, une autre piste est ouverte du bout des lèvres[10]. A demi-mots seulement car elle est historiquement exceptionnelle : cette tour n’est-elle pas tout simplement l’oeuvre des Saint-Emilionnais, c'est-à-dire de la commune et ses jurats ? Quelques détails importants plaident en faveur de cette proposition : la tour nous apparait certes modeste sur le plan militaire mais elle reste d’une belle conception sur le plan architectural, exactement comme l’est le palais cardinal. Une qualité que l’on peut interpréter comme ostentatoire, à l’instar des créations castrales de seigneurs qui voulaient marquer leurs terres du sceau d’une belle réalisation dont on parlerait dans tout le pays.

La Tour du Roy par Léo Drouyn La tour du roi dessinée par Léo Drouyn au XIXe siècle. Au sommet pousse une végétation que les restaurations feront disparaitre.Crédit photo : Librairie des Colporteurs.

Regardez bien cette tour et comparez-la à l’enceinte qui fait le tour de la ville. On retrouve les mêmes jours, les mêmes contreforts. Comparez-la aussi au palais cardinal et notez la similarité avec les jours dans les contreforts et les ébrasements externes, voyez la présence de cette baie géminée que l’on retrouve chez l’un et l’autre. La tour semble avoir été élevée en harmonie avec le reste des grands édifices de la cité. Elle pourrait donc bien être l’œuvre des saint-emilionnais érigés en commune qui, comme en Italie, utilisent un symbole castral seigneurial pour afficher leur liberté politique. Si sa datation et sa paternité s’avéraient exactes, nous allons alors pénétrer à la fois dans le plus ancien donjon roman conservé en Bordelais[11] et dans un vestige exceptionnel de château communal.

Reste à savoir pourquoi on l’appelle château du « roi ». Et bien, personne ne le sait vraiment et toute idée nouvelle est bonne à prendre. Ce n’est donc pas une attribution aux rois Louis VIII ou Henri III, d’ailleurs les archives de Saint-Emilion n’utilisent jamais ce vocable avant la fin du XVIe siècle. On a pensé alors que les jurats avaient rebaptisé le donjon ainsi pour fêter l’avènement de Henri IV, ou parce que Louis XIII vint boire en 1615 une coupe de vin dans le donjon et qu’il en fit moult compliments, ou bien encore parce que ce même Louis XIII y logea deux jours en 1621 lors d’une fastueuse visite…

La tour et trois terrasses constituaient jadis un château complet. Vu depuis la grande fontaine, cette disposition en terrasse saute aux yeux. L’abbé Guiraud[12] croit y voir un riche palais ruiné et résout bien des énigmes d’un coup :

« (Au pieds du donjon) fut bâtie une demeure princière, celle dont le roi de France, Louis VIII, parle en termes formels dans la charte de 1224. Ayant conquis la ville de Saint-Emilion sur les rois d’Angleterre, il aménagea ce qui n’était qu’une modeste habitation, et en fit la résidence des représentants de l’autorité royale. De là, le nom très significatif de Château du roi qui a été conservé par la langue populaire. De ce palais royal, il ne subsiste que des terrasses superposées qui du bas du donjon descendent en pentes adoucies jusqu’à la source de la Grande Fontaine, où devait se trouver une large pièce d’eau, la pièce d’eau inséparable de toute demeure seigneuriale. »

Ce n’est peut-être pas que pure spéculation. Sophie Boulio-Gillet[13] soutient l’existence de plusieurs bâtiments sur les terrasses composant un château, avec à l’appui un texte daté de 1646 mentionnant qu’il faudra laisser au sénéchal de Guyenne le château lors de ses visites à Saint-Emilion.

A l'assaut !

Nous allons accéder à la tour en passant sous la terrasse intermédiaire que l’on traverse par un escalier plutôt pittoresque. Les carrières aux allures de grottes, les passages souterrains obscurs, les mystérieux silos à grains qui percent le sol sont un agréable prélude à l’exploration. Toute la montée jusqu’au haut de la tour nous fait traverser des espaces si différents que même les enfants y trouvent leur compte en aventure et en dépaysement.

Les carrières du XVIIe siècle tourmentent particulièrement l’imaginaire, l’extraction de la pierre est la lèpre obscure qui faillit ronger le château. Voici comment. Nous sommes le 13 février 1608, les guerres de religion et leur lot de pillages ont laissé la cité dans un état de désolation et de ruine. Le maire convoque la jurade dans le donjon qui tient lieu alors d’hôtel de ville et dresse le bilan catastrophique des finances. Dans le froid glacial que réchauffent à peine quelques torchères, le maire propose d’exploiter à nouveau une carrière dans Saint-Emilion pour renflouer les caisses. On se met d’accord pour autoriser l’extraction de la pierre au pied du château, décidée le jour même par un vote unanime. Aussi, pour faire passer les charrettes, on abat une muraille qui ferme la « dhoue »[14] du château. Le 12 décembre 1646, la situation financière de la cité s’est détériorée avec le coût des travaux de reconstruction, les dettes royales et la solde des gens de guerre. Les jurats se retrouvent une nouvelle fois autour de la table de la grande salle de la tour dans une atmosphère plus glaciale que jamais. Tous sont au courant de l’ordre du jour, la nouvelle a fait le tour de la cité, c’est leur dernière réunion dans la tour du roi. Dans un instant, ils décideront à l’unanimité de sa vente au plus offrant. Le donjon pourra être démonté et les pierres revendues par un entrepreneur. Quant à la jurade, elle s’installera dans la halle[15]. Heureusement pour nous, la proposition envisagée n’eut aucune suite et la commune conserva la propriété de la tour. En 1907, la Société historique et archéologique de Saint-Emilion prend le château en location pour 150 francs par mois. Elle ne tarde pas à transformer la grande salle en musée qui sera inauguré en 1910. Quant aux carrières, on les transforma en chais.

Tou du roi au début du XXe Le donjon au début du XXe siècle. On voit le tout nouveau transformateur électrique installé sans complexe en bas à droite. Le donjon a fait l'objet d'une première restauration au cours de laquelle la salle du 1er étage est coiffée d'un toit qui déborde du sommet. Crédit photo : Librairie des Colporteurs.

Retour au plein jour. Nous sommes maintenant sur la seconde terrasse qui domine la fontaine et qui permet l’accès payant (1 euro) au donjon. On entre dans une petite salle aménagée sur les parois de laquelle nous accueille la date de 1765 gravée dans la pierre. Poussez la porte à droite, vous voici coincé entre des cavernes qui partent sous le donjon et un mur percé de six ouvertures romanes pouvant servir au tir. Au moment de la construction du château, on aura voulu protéger ces grottes, soient qu’elles étaient déjà présentes, soit qu’elles furent creusées pour les travaux. Encore un escalier à monter pour accéder à la troisième terrasse. Sur le coté, notez au passage les silos éventrés et le rigoles de drainage pour éviter l’inondation des réserves de grains. Leur présence ici, sans doute avant la construction du donjon, est encore mal expliquée[16].

Vous voici sur le dernier parapet qu’il faut imaginer entouré d’une petite muraille qui continuait tout du long pour englober la tour. Nous sommes au pied du donjon qui pose ses lourds murs épais de plus de deux mètres sur un cube de rocher et s’élance sur 14 mètres. Fait remarquable si vous faite le tour du bloc : la totalité des ouvertures donnent sur la ville. Deux explications sont données à cette particularité : soit il existait une basse-cour en contrebas à gérer en temps de paix, soit les constructeurs estimaient que les fossés côté plateau rendaient le donjon imprenable, obligeant les assaillants à se présenter côté pente douce.

A la recherche de la chambre du roi.

Entrons et voyons si un roi peut loger dans ce donjon. Immédiatement, prend-t-on conscience que la dimension des salles est bien petite. Certes l’ouverture de la porte en plein cintre élancé est gracieuse et fait entrer beaucoup de lumière, certes les peintures romanes figurant des plis de tenture sur le mur témoignent de la présence d’un décor, certes les détails sont soignés mais tout ceci reste d’allure modeste.

L’autre ouverture est trop en hauteur pour servir de meurtrière mais elle possédait probablement un escalier de bois, puis les quelques marches de pierre et permettait de voir qui se présentait à la porte sans risquer d'ouvrir celle-ci. Prenons l’escalier et montons au premier étage pour y chercher la demeure du roi. Nous voici en effet dans la salle la plus confortable, recouverte d’un plancher aujourd’hui disparu, disposant de latrines dans l’intimité d’un coude (hélas maintenant fermées par une grille) et éclairée par une belle baie géminée aux entrelacs romans qui respirent le XIIème siècle retouché au XIXème siècle. On y verrait bien un roi ici mais… où est passé la cheminée ? Il n’y en a pas et n’y en a jamais eu. Cette fois, c'est certain, le donjon ne servait pas à l'habitation d'un hôte de prestige.

Passons à droite de la fenêtre par le petit escalier caché et nous voici au sommet de la tour. Au sommet actuel, du reste, car tout laisse croire que la tour possédait une élévation de plus, haute comme l’échauguette restaurée à gauche et sur laquelle courrait un chemin de ronde. Vous voilà arrivé au sommet de votre visite et la vue porte loin côté plateau et plaine. De l’autre côté, la ville de Saint-Emilion offre son enchevêtrement de toits de tuiles et son doux mouvement de vague. Aujourd’hui encore, c’est du haut de ce donjon que les jurats proclament dans leur habit rouge le ban des vendanges.


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Notes

[1] Cette exigence toute politique n’a rien d’exceptionnelle à l’époque, c’est une prérogative royale classique.

[2] On a lu longtemps qu’Henri III pressait l’achèvement de la forteresse alors qu’il écrit juste qu’elle pourrait être démolie. De plus, il utilise le terme de « fortisia » en lieu et place de « castrum », ce qui laisse penser que le souverain parle de fortifications en général et non d’un château spécifiquement. Du moins, c’est ce que dit Philippe Durand. Sophie Boulio-Gillet in Aquitaine Historique, n° 61, p. 8, nous dit tout le contraire : « Henri III utilise le terme latin castrum qui désigne souvent un ensemble de bâtiments mais jamais une tour seule. » Nous tacherons de comprendre cette discordance dès que nous aurons eu accès à une copie du document original (Close Rolles of the reign of Henry III, Londres, 1908, p. 457).

[3] Joseph Guadet, voyez la bibliographie.

[4] Guinodie, voyez la bibliographie.

[5] René Fage, Jacques Gardelles.

[6] Inédit. Propos tenus lors du colloque de décembre 2008 organisé par Ausonius.

[7] Guide du voyageur, p. 114. Voyez la bibliographie.

[8] Le rapprochement avec le donjon de Pons est fait par Emilien Piganeau in Bull. Soc. Hist., 1898.

[9] Jacques Gardelles, Les Châteaux du Moyen Age dans la France du Sud-Ouest : La Gascogne anglaise, p. 213.

[10] Le génial Léo Drouyn en était pourtant déjà convaincu en 1859 dans son Voyageur à Saint-Emilion, p. 115. Voyez la bibliographie.

[11] Certes, on connaît d’autres donjons de ce genre (la tour de l'arbalesteyre du palais de l’Ombrière de Bordeaux, le donjon de Saint-Macaire, le donjon de Verteuil pour exemples) mais ils sont soit très mutilés soit complètement détruits.

[12] Page 19, voyez la bibliographie.

[13] Aquitaine historique, n° 61, p. 9. Voyez la bibliographie.

[14] La douve je suppose.

[15] Pierre Bertin-Roulleau dit que le donjon fut abandonné comme hôtel de ville dès 1608 car devenu trop exigu, d’accès difficile et éloigné du centre ville. Voyez la bibliographie, p. 25.

[16] En fait, cet escalier est assez moderne. On croit que le passage original ne touchait pas aux silos et occupait l’angle sud.